L'épisode en détail
Des scénarios de décarbonation qui misent sur le vélo
Kévin Jean, chercheur en santé publique, a travaillé avec son laboratoire pour évaluer les bénéfices sanitaires des scénarios de neutralité carbone français. Le matériau de base : les feuilles de route de négaWatt (acteur historique depuis les années 2000) et les quatre scénarios de l'ADEME, allant du plus sobre au plus technologique. Ces scénarios décrivent comment transformer la société pour atteindre la neutralité carbone en 2050, avec une contrainte de cohérence : on ne peut pas consommer plus d'énergie qu'on en produit.
Le scénario négaWatt prévoit de multiplier par 7 la pratique du vélo entre 2020 et 2050. Un chiffre impressionnant en apparence, mais qui placerait la France en dessous des niveaux actuels des Pays-Bas ou du Danemark. Les transports représentent un tiers des émissions de CO2 en France, et les transports actifs constituent un levier majeur de réduction.
10 000 décès évités par an grâce à la marche et au vélo
En modélisant les effets sanitaires du scénario négaWatt, l'équipe de Kévin Jean arrive à un résultat massif : environ 10 000 décès évités par an dès 2040, du seul fait de l'activité physique générée par la marche et le vélo. Pour comparaison, il faudrait réduire la consommation d'alcool de 25 à 40% en France pour atteindre le même résultat.
« 10 000 décès évités par an, c'est une politique de santé publique. On n'a pas beaucoup d'interventions qui permettent d'éviter ce nombre de décès. »
En valeur monétaire, ces bénéfices représentent environ 35 milliards d'euros de coûts de santé évités chaque année. Le gain d'espérance de vie pour la population totale est de 3 mois, soit l'équivalent de ce qui a été perdu au plus fort de la crise Covid.
Vélo électrique : 75 à 90% de l'effort du vélo classique
Le vélo à assistance électrique joue un rôle clé dans ces scénarios de décarbonation. Contrairement aux idées reçues, les méta-analyses montrent qu'on fournit entre 75 et 90% de l'effort physique d'un vélo classique sur un VAE. On pédale, les articulations travaillent, la fréquence cardiaque augmente.
« Sur un vélo électrique, on fait entre 75 et 90% de l'effort qu'on ferait sur un vélo classique. La réduction est assez faible. »
Mieux encore : les études montrent que les utilisateurs de VAE parcourent plus de distance et font plus de trajets, compensant la réduction d'intensité par un volume d'activité supérieur. Le VAE permet d'inclure des personnes plus âgées, en moins bonne condition physique, et de remplacer la voiture sur des trajets de 10 à 20 kilomètres. Son empreinte énergétique reste minime : la consommation électrique d'un VAE équivaut à l'éclairage d'un logement. Et une batterie de SUV électrique permettrait de fabriquer 60 batteries de VAE.
Tous les scénarios ne se valent pas pour la santé
La comparaison entre les scénarios ADEME révèle un constat frappant. Le scénario le plus technologique, celui qui remplace simplement les voitures thermiques par des électriques sans changer les comportements, ne génère aucun gain de santé. Il produit même des pertes, car la tendance à toujours moins d'activité physique se prolonge.
« Des choix de décarbonation différents peuvent se traduire par des impacts très différents en termes de santé publique. »
Les scénarios sobres, en revanche, atteignent des bénéfices comparables à négaWatt. Les quatre scénarios sont équivalents d'un point de vue climatique (neutralité carbone en 2050), mais pas d'un point de vue sanitaire. L'électrification du parc automobile, par ailleurs, n'élimine pas la pollution de l'air : les voitures électriques, plus lourdes, émettent davantage de particules par abrasion des pneus et de la chaussée.
Le point de bascule du vélo à Paris
Kévin Jean observe un phénomène de bascule à Paris, où la pratique du vélo a explosé en trois ans grâce à une conjonction de facteurs : aménagements cyclables de qualité, grèves des transports, crise Covid, préoccupations climatiques et volontarisme politique. Ce point de bascule reste territorial : les zones périurbaines et rurales n'en sont pas là.
Les co-bénéfices au-delà de l'activité physique
L'activité physique représente le principal gain de santé, mais les co-bénéfices du vélo sont multiples. La réduction du bruit, facteur de risque cardiovasculaire dont le coût sanitaire en France est comparable à celui de la pollution atmosphérique selon l'ADEME. L'amélioration de la qualité de l'air, qui bénéficie à tous, y compris aux nourrissons et personnes âgées. La sécurité routière, car le facteur de risque de mortalité pour les piétons est directement lié au poids du véhicule. La libération d'espace urbain : à Paris, la moitié de l'espace public est consacrée à la chaussée et au stationnement automobile.
« Quand on fait la transition vers des villes plus cyclables, on libère énormément d'espace pour des espaces verts, pour des villes plus accueillantes. »



