L'épisode en détail
Neuf mois à vélo à travers la France : le plus dur, c'est de partir
En 1990, Isabelle Lesens quitte la DATAR où elle animait la lettre mensuelle depuis 1988, et décide de partir pour un tour de France à vélo de neuf mois. L'idée ne naît pas d'un plan précis. Elle veut voir ce dont elle a parlé dans la lettre de la DATAR, rencontrer tous les acteurs du vélo en France et explorer le territoire autrement. La liste de ces acteurs, à l'époque, tient sur une feuille de papier.
« Le plus difficile dans un voyage, c'est le départ. C'est se décider à partir. Mon compagnon m'a dit : si tu ne pars pas, je te quitterai parce que tu seras trop cloche. Ça a été le coup de pied au cul. »
Elle part avec des sacoches, sans tente, sans GPS. Hébergée une nuit sur trois chez l'habitant ou des connaissances de rencontre, elle complète avec des auberges de jeunesse, gîtes d'étape et foyers de jeunes travailleurs. À Lille, elle reste quinze jours dans un foyer jusqu'à ce qu'on lui demande poliment de libérer la chambre. Au retour, elle a en poche la même somme qu'au départ, grâce aux commandes d'articles réalisées en route.
Rencontrer les élus à vélo : se pointer à la mairie et demander le maire
À l'époque, très peu de Français voyagent à vélo en France. Les cyclo-voyageurs français partent à l'étranger ; en France, ce sont surtout des étrangers qu'on croise sur les routes. Une jeune femme seule avec son barda se repère vite, ce qui vaut à Isabelle des articles dans la presse quotidienne locale au fil de son parcours.
Pour rencontrer les élus, sa méthode est directe : se présenter à la mairie, dire qu'elle est journaliste avec une commande pour la revue Commune de France (publication des élus socialistes), et obtenir un rendez-vous dans la demi-heure. Sa légitimité de journaliste, construite à la DATAR où elle connaissait toute la presse spécialisée en aménagement du territoire, ouvre les portes. Un congrès à Toulouse, où elle retrouve ses contacts, lui apporte des commandes supplémentaires pour financer la suite du voyage.
Cartes Michelin et petites routes blanches : naviguer sans GPS
Sans GPS ni application, la navigation repose sur les cartes Michelin et l'art de lire le terrain. Les cyclistes expérimentés évitent les routes rouges (nationales) et ne prennent que les petites blanches (départementales et communales). Problème : la signalétique routière s'adresse exclusivement aux automobilistes. Demander son chemin ne sert à rien quand les habitants ne connaissent que les voies rapides.
« Pour trouver la petite route qui sort par le nord, tu dis : je voudrais la route du cimetière. Parce que si tu ne dis pas ça, les gens ne la trouvent pas, ils ne savent même pas qu'elle existe. »
Isabelle se retrouve deux ou trois fois sur autoroute, notamment sur la côte atlantique où aucune alternative n'existe pour les non-motorisés. Une époque où l'on n'envisage tout simplement pas qu'on puisse se déplacer autrement qu'en voiture.
Le premier baromètre des villes cyclables : Strasbourg en tête
L'idée du classement ne précède pas le voyage. C'est au retour qu'Isabelle réalise qu'elle dispose de la matière : des dizaines d'articles sur les aménagements cyclables des communes traversées, des rencontres avec les responsables locaux, une connaissance de terrain unique. Elle connaît alors par cœur toutes les pistes cyclables de France.
« La ville de Strasbourg s'est vantée d'être première de France pendant au moins 20 ans. Et s'ils savaient que c'est uniquement moi qui l'ai décidé, toute seule, comme une grande. »
Le classement est argumenté mais artisanal : pas de grille scientifique, pas de panel. Isabelle classe les villes « un peu comme on joue aux cartes », à partir de son expertise accumulée sur neuf mois. Strasbourg arrive en tête, Bordeaux huitième. La conseillère municipale de Bordeaux, vexée du classement, ira jusqu'à cacher les exemplaires du palmarès sous une table lors d'une réunion du Club des villes cyclables.
50 Millions de Consommateurs : obtenir la publication au culot
Isabelle établit une liste de journaux à démarcher par ordre de priorité. Premier choix : 50 Millions de Consommateurs, dont les bureaux sont dans son arrondissement. Elle utilise une connaissance interne pour franchir la sécurité à l'entrée, se fait indiquer le bureau du rédacteur en chef, y débarque sans rendez-vous et présente son projet. Vingt minutes plus tard, c'est accepté.
« J'y ai été complètement au bluff. Et le rédacteur en chef m'a dit plus tard : j'ai été rat, je ne vous ai pas payée suffisamment par rapport à ce qu'on en sort. »
L'attachée de presse de 50 Millions fait le reste : Isabelle est « charriée comme un sac de patates » de télé en radio. La couverture médiatique est massive. L'effet principal : le vélo s'impose dans le discours public français.
Du baromètre artisanal à l'enquête FUB : l'héritage d'un classement pionnier
Le palmarès d'Isabelle Lesens a inspiré des démarches similaires à l'étranger, notamment en Allemagne. Aujourd'hui, c'est la FUB (Fédération des Usagers de la Bicyclette) qui réalise le Baromètre des villes cyclables, une enquête participative adressée aux citoyens avec des critères chiffrés. La méthode est plus scientifique, mais Isabelle pointe un biais : les avis des citoyens ne reflètent pas toujours la réalité objective.
« On te dit qu'un carrefour est dangereux. Moi, je rectifie : non, il fait peur. Nuance. Ce qui est dangereux, c'est s'il y a des accidents. Mais les citoyens n'ont pas les chiffres. »
L'intérêt du baromètre actuel réside dans la comparaison sur le moyen terme : suivre les villes qui progressent et celles qui stagnent. Mais le principe reste le même qu'en 1990 : mesurer, comparer, publier, et forcer le débat public.





