L'épisode en détails
Du choc pétrolier de 1973 aux premiers ateliers vélo participatifs de Bruxelles
Les Ateliers de la rue Voot sont nés en 1972, fondés par trois artistes (photographe, céramiste, sculpteur) convaincus que toute pratique artistique pouvait devenir un levier d’émancipation sociale. Le tournant vélo est arrivé un an plus tard, avec le premier choc pétrolier. Fin 1973, le gouvernement belge a instauré des dimanches sans voiture, chaque dimanche, pour économiser le pétrole. Rien de festif : c’était une mesure de rationnement.
Les animateurs de la rue Voot ont tiré une conclusion logique : si la crise s’aggrave, tout le monde devra rouler à vélo. Autant apprendre la mécanique maintenant. Les premiers ateliers vélo participatifs ont ouvert en février 1974, animés par Jean Motelot. Le principe fondateur tient toujours, cinquante ans plus tard : les gens ne déposent pas leur vélo pour qu’on le répare. Ils apprennent à le réparer eux-mêmes, avec l’aide d’un mécanicien.
« Si on doit tous rouler à vélo, on a avantage à connaître un petit bout de mécanique. Donc on va monter des ateliers participatifs et apprendre à réparer nous-mêmes nos vélos. »
La circularité comme principe de fonctionnement depuis plus de cinquante ans
Dès le départ, les Ateliers ont fonctionné avec la récupération. Des vélos donnés par des particuliers sont désossés, les pièces réutilisables servent à reconstituer d’autres vélos, le reste part en déchetterie. Cette logique circulaire n’a jamais été un argument marketing : c’était une nécessité économique devenue conviction.
La même logique s’applique aux ateliers artistiques. Les ateliers de photographie argentique ont mis en place un recyclage des produits chimiques et un système de récupération d’eau. Des panneaux solaires thermiques ont été installés dès les années 70 pour produire l’eau chaude nécessaire au lavage des tirages. La terre des ateliers de céramique est reboudinée et réutilisée. Chaque activité de la maison évalue régulièrement son impact environnemental.
« Toutes les activités ont ce souci, depuis le départ, de minimiser leur impact sur l'environnement. »
Des vélos qui pourrissent au fond des garages
Marina Cox décrit un phénomène révélateur. Les Ateliers reçoivent régulièrement des appels de syndics d’immeubles qui ont accumulé des dizaines de vélos abandonnés dans les garages. Un câble lâché, un pneu crevé, et le vélo est délaissé parce que son propriétaire ne sait pas le réparer.
C’est précisément là que l’atelier vélo participatif prend tout son sens. Après deux ou trois séances, les participants maîtrisent les réparations de base. Leur vélo ne finit plus au fond d’un garage. Ils deviennent autonomes, capables de diagnostiquer une panne et de décider s’ils peuvent la résoudre seuls ou s’ils doivent faire appel à un mécanicien. Cette autonomisation du cycliste est le fil rouge de l’association depuis plus de cinquante ans.
« Une fois qu'ils sont passés par ici et qu'ils ont fait deux, trois séances d'ateliers participatifs, les vélos ne terminent pas au fond d'un garage. »
Bruxelles sans voiture : envisageable et souhaitable
Marina Cox est catégorique : une ville avec beaucoup moins de voitures est à la fois envisageable et souhaitable. Mais elle nuance immédiatement : le vélo seul ne suffira pas. La réponse est multimodale. Elle cite l’exemple de Berlin, où les lignes de métro sont remplacées par des bus la nuit et où le métro fonctionne toute la nuit le week-end. Résultat : beaucoup moins de Berlinois possèdent une voiture que de Bruxellois.
Le rapport des Belges à la voiture a une dimension culturelle que Marina Cox résume avec humour : le Belge n’a pas qu’une brique dans le ventre, il a aussi un moteur turbo logé quelque part. Elle raconte le témoignage du président de l’Association des transports publics européens, installé en périphérie bruxelloise : dans son quartier, seuls les Belges prenaient leur voiture. Les Hollandais et les Allemands utilisaient le métro.
« Le Belge n'a pas qu'une brique dans le ventre. Il a aussi un moteur turbo logé quelque part. »
Le vélo n’est plus une punition : un changement de paradigme
Marina Cox observe un basculement récent dans la perception du vélo. La crise sanitaire a joué un rôle d’accélérateur. Le vélo a cessé d’être perçu comme une contrainte pour devenir un plaisir, y compris pour les trajets domicile-travail. Cette évolution s’accompagne d’un intérêt croissant pour le voyage à vélo et pour une forme de lenteur volontaire.
En trente ans de pratique, Marina Cox a constaté un changement net dans le regard des automobilistes sur les cyclistes. L’hostilité systématique a largement diminué. Le vélo sort progressivement du statut de cause militante pour entrer dans la normalité. Les Ateliers de la rue Voot contribuent à ce mouvement en montrant que les alternatives sont possibles, accessibles et à la portée de tous.
« Il y a eu un petit changement de paradigme : le vélo n'est plus considéré comme une punition. On peut même y trouver du plaisir. »





