Saison 2

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51

Le pouvoir des crises dans la transformation de la mobilité, expliqué par Stein van Oosteren

2.6.2024

Stein van Oosteren, ancien attaché diplomatique des Pays-Bas et auteur de « Pourquoi pas le vélo ? », brise un mythe : les Pays-Bas ne furent jamais un paradis cycliste. Aux années 1970, les voitures dominaient totalement. Le choc pétrolier a catalysé une transformation progressive. Les décideurs politiques, confrontés à une crise, ont osé réinventer les priorités urbaines. Cette histoire révèle comment les crises peuvent accélérer les changements structurels de mobilité.

L'épisode en détail

Les Pays-Bas des années 70 : un pays de bagnoles

Stein van Oosteren, attaché diplomatique à la délégation des Pays-Bas auprès de l'UNESCO et auteur de Pourquoi pas le vélo ?, casse un mythe d'entrée. Les Pays-Bas n'ont pas toujours été un paradis du vélo. Dans les années 70, la voiture avait pris toute la place. Les places publiques étaient devenues des parkings. Les morts sur les routes se multipliaient, dont beaucoup d'enfants.

Le vélo, qui était le moyen de déplacement dominant jusque dans les années 50, avait quasiment disparu. La situation était la même en France, en Belgique, partout en Europe occidentale. La différence entre les Pays-Bas et les autres, c'est ce qui s'est passé ensuite.

« La voiture avait pris toute la place, au détriment des autres. Les places devant Notre-Dame, les Invalides, tout était parking. »

Stop au meurtre des enfants : la mobilisation citoyenne

En 1971, une petite fille à vélo est tuée par un automobiliste aux Pays-Bas. Son père, le journaliste Victor Langenhoff, refuse la marche blanche suivie d'un retour à la normale. Il publie un article intitulé Stop au meurtre des enfants dans son journal. Des milliers de Néerlandais descendent dans la rue. Le mouvement Stop de Kindermoord est né.

Les citoyens commencent à imaginer une ville plus apaisée, où les enfants peuvent jouer dehors et se déplacer seuls à l'école. Les enfants eux-mêmes participent et proposent un plan d'apaisement au Parlement. Mais la mobilisation citoyenne seule ne suffit pas. Pour que les autorités bougent, il faut un choc.

« Les crises sont rares. Les crises nous obligent à changer. Il ne faut jamais gâcher une bonne crise. »

Le choc pétrolier de 1973 : le déclencheur

Le choc pétrolier de 1973 arrête les machines. Plus de pétrole, plus de circulation. Le gouvernement néerlandais ferme les autoroutes au trafic motorisé. Les citoyens occupent l'espace : vélo, patins à roulettes, parties d'échecs sur l'asphalte. Le choc dans l'imaginaire est total. Cet espace gigantesque donné à la voiture peut servir à autre chose.

En 1974, le gouvernement lance le premier plan vélo national, 44 ans avant la France. Tilburg est la première ville à se porter volontaire. Une piste cyclable relie le campus au centre-ville. La Haye suit avec un aménagement dans une rue commerçante, malgré la colère des commerçants qui craignent de perdre leurs clients. 50 ans plus tard, toutes les villes néerlandaises sont cyclables et un enfant peut se déplacer seul à vélo n'importe où dans le pays.

« L'être humain est tellement inerte, tellement attaché à ses habitudes. Il faut qu'il soit secoué. »

La France : des Gilets jaunes aux coronapistes

En France, la mobilisation citoyenne démarre en 2017 avec la campagne Parlons Vélo d'Olivier Schneider, co-président de la FUB. Des milliers de cartes postales envoyées aux élus. Résultat : 10 % des amendements de la loi d'orientation des mobilités concernent le vélo. Le plan vélo national suit le 14 septembre 2018.

La crise des Gilets jaunes en octobre 2018 révèle la dépendance au pétrole des zones rurales. Les grèves de décembre 2019 mettent des milliers de Français sur les pédales. Mais le véritable basculement, c'est le Covid. Pour la première fois, une crise ne se contente pas de mettre les gens à vélo : elle crée des infrastructures. Les coronapistes, construites en urgence avec du matériel de chantier, transforment l'urbanisme français.

« On a fait plus pour le vélo en quelques jours qu'avant on faisait en quelques années. »

L'urbanisme tactique et le carrefour hollandais

Les coronapistes ont introduit l'urbanisme tactique en France : aménager vite avec des plots en béton, tester, ajuster, pérenniser. Cette méthode a permis de débloquer des projets qui auraient mis dix ans en procédure classique. Le Havre a pérennisé le premier carrefour hollandais de France, un aménagement où le cycliste fait le tour du carrefour au lieu de passer au milieu des voitures. Le CEREMA a publié une fiche technique nationale.

La gouvernance de la mobilité a aussi changé. Avant le Covid, les associations vélo n'étaient pas écoutées. Pendant la crise, tout le monde s'est retrouvé autour de la même table. Le collectif Vélo Île-de-France, fondé en 2019, a participé aux décisions sur les coronapistes à égalité avec les pouvoirs publics. Stein rappelle que le changement va trop lentement, que les pistes s'arrêtent encore en plein milieu, que trop de villes restent à 50 km/h. Mais quand on prend du recul sur les cinq dernières années, la transformation est considérable.

« Quand une personne se met à vélo, elle ne retourne jamais en arrière. Le vélo, ce n'est pas hollandais. Le vélo, c'est logique. »

Questions fréquentes

La transformation a commencé dans les années 70 sous l'effet de deux forces : une mobilisation citoyenne massive contre les morts d'enfants sur les routes (mouvement Stop de Kindermoord) et le choc pétrolier de 1973 qui a paralysé l'économie. Le gouvernement a lancé un plan vélo national en 1974. Tilburg et La Haye ont été les premières villes pilotes.

L'urbanisme tactique consiste à créer rapidement des aménagements cyclables avec du matériel de chantier (plots en béton, marquage provisoire), à les tester en conditions réelles, puis à les ajuster ou pérenniser selon les résultats. Cette méthode, utilisée massivement pendant le Covid pour les coronapistes, a remplacé des années d'études par des jours d'action.

Un carrefour hollandais est un aménagement où le cycliste fait le tour du carrefour au lieu de passer au milieu des voitures. Des îlots directionnels et des angles de séparation protègent les cyclistes des automobilistes. Le Havre a pérennisé le premier carrefour hollandais de France, et le CEREMA a publié une fiche technique nationale pour guider les autres villes.

Le plan vélo national français a été lancé le 14 septembre 2018, 44 ans après celui des Pays-Bas. Il fait suite à la mobilisation citoyenne Parlons Vélo de la FUB et à l'intégration du vélo dans la loi d'orientation des mobilités. Les crises des Gilets jaunes, des grèves de 2019 et du Covid ont accéléré sa mise en œuvre.

C'est le paradoxe de Braess : créer plus d'espace routier génère plus de trafic automobile au lieu de le fluidifier. Une nouvelle route crée un nouveau besoin et attire plus de voitures. La solution inverse fonctionne : réduire l'espace automobile et offrir des alternatives (vélo, transports en commun, marche) pour que les usagers changent de mode de déplacement.

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