L'épisode en détail
Le vélo comme solution aux problèmes des élus, pas comme revendication
Stein van Oosteren, auteur de « Pourquoi pas le vélo ? Envie d'une France cyclable » et ancien porte-parole du collectif Vélo Île-de-France, pose une règle fondamentale : ne jamais dire à un élu « je veux du vélo ». Dire plutôt : « j'ai une solution pour votre problème ».
Les problèmes des élus sont documentés. Crise économique : le vélo est un transport quasi gratuit, accessible à tous. Ramassage scolaire : 88 % des écoliers français habitent à moins de 8 minutes à vélo de leur école. Accès à l'emploi : une offre sur quatre est refusée faute de mobilité. Climat : les transports représentent 30 % des émissions et c'est le seul secteur qui ne baisse pas. Insécurité routière : 50 milliards d'euros par an en France. Vieillissement : les seniors meurent d'ennui et de solitude, le vélo les sort de l'isolement. Densification : un vélo occupe une fraction de l'espace d'une voiture (12,5 m² à l'arrêt, 140 m² en mouvement à 50 km/h).
« Il n'y a pas d'élus anti-vélo. Les élus sont pro-électeurs. Ils bougent si leurs administrés leur demandent du vélo. »
S'organiser pour être entendu : le rôle des associations et du baromètre
Un citoyen seul qui demande « je voudrais que ça change » n'obtiendra rien. Stein insiste sur la nécessité de s'organiser. La FUB (Fédération des Usagers de la Bicyclette) rassemble les associations vélo de France. Le baromètre des villes cyclables, lancé en 2017, permet à chaque citoyen d'exprimer précisément ce qu'il pense de sa ville en matière de vélo.
Ce baromètre produit des données que les élus prennent au sérieux. Il transforme un ressenti individuel en demande collective chiffrée. Le citoyen qui rejoint une association locale devient un interlocuteur de qualité, capable de proposer un plan vélo, un plan de circulation alternatif, une vision d'avenir.
Le vélo touche à l'égalité des genres, à l'économie, à l'écologie, à la manière de vivre. C'est un sujet bien plus complexe qu'il n'y paraît. La conversation publique est le préalable à toute transformation.
« Pour changer le monde, ça commence toujours par une conversation. »
Le RERV : quand les citoyens dessinent le réseau cyclable d'une région
Le collectif Vélo Île-de-France a été créé le 15 mars 2019 pour devenir l'interlocuteur unique du vélo en région parisienne. Le constat initial : le réseau cyclable francilien était fait de confettis, des bouts de piste sans connexion.
Pendant neuf mois, les citoyens ont dessiné un réseau de neuf pistes cyclables : deux le long de la Seine et de la Marne (cours d'eau continus et plats), deux circulaires (équivalent de l'A86 et du boulevard des Maréchaux), et cinq radiales. Le réseau a été baptisé RERV (Réseau Express Régional Vélo), sur suggestion d'une adhérente, parce que trois lettres suffisent à faire comprendre qu'il s'agit d'un réseau de transport, pas d'une balade dominicale.
Le Covid a accéléré l'adoption politique. Le 11 mai 2020, les transports en commun ne pouvaient fonctionner qu'à 20 % de capacité. Valérie Pécresse a acheté le projet citoyen et débloqué 300 millions d'euros. Le budget total est de 500 millions pour 650 km de pistes cyclables à haut niveau de service (800 000 euros le kilomètre en milieu dense).
« 500 millions d'euros pour 650 km de réseau cyclable. Un contournement routier de 25 km à Strasbourg coûte 425 millions. »
Seniors et vélo : déconstruire les idées reçues
Aux Pays-Bas, le groupe d'adultes le plus important qui se déplace à vélo, ce sont les seniors entre 65 et 75 ans. En France, l'idée de mettre « mamie et papy sur un vélo » paraît incongrue. Stein explique pourquoi c'est un biais de perception temporelle.
Faire du vélo est plus facile que marcher pour une personne âgée : le poids ne repose pas sur les articulations, l'effort est moindre pour une distance plus grande. Il ne s'agit pas de mettre les seniors d'aujourd'hui sur un vélo demain, mais de créer les conditions pour que les seniors de demain puissent le faire. Les transformations urbaines prennent des années, et l'esprit humain a du mal à concevoir un futur différent du présent.
La voiture, rappelle Stein, n'est utilisée que par une partie de la population. Les moins de 18 ans (20 % de la population) sont exclus. Les personnes âgées qui ne conduisent plus aussi. Le vélo est un mode de transport inclusif par nature.
« Aux Pays-Bas, le groupe d'adultes le plus grand qui se déplace à vélo, ce sont les seniors entre 65 et 75 ans. »
Déjouer les sophismes des élus : clientélisme et mosaïque des compétences
Stein décortique les techniques utilisées par certains élus pour éviter d'agir. Le clientélisme d'abord : quand une route est refaite, seuls les riverains sont consultés. Or, un riverain veut garder sa place de stationnement. Vingt personnes décident pour toute une ville de l'usage d'un espace qui concerne des milliers d'usagers.
La mosaïque des compétences ensuite : le maire dit « ce n'est pas moi, c'est le département » ou « c'est la métropole ». En réalité, ces mêmes élus siègent dans ces instances. Un maire vice-président du département qui prétend ne rien pouvoir faire pour le vélo se dédouane.
Le « bon compromis » est un autre sophisme. Un élu propose une piste cyclable interrompue ou dans un seul sens, faute de place. Stein rétorque : oserait-on proposer une route avec des trous ou une voie ferrée dans un seul sens ? L'argument « je dois m'occuper de tout le monde » se retourne également : si la même personne est tour à tour piéton, cycliste et automobiliste, c'est précisément la raison pour laquelle il faut aussi sécuriser le moment où elle sera à vélo.
« Quand un maire vous dit « ce n'est pas moi », ça veut dire qu'il n'a pas envie de vous représenter. Ce n'est vraiment pas bien. »




