Saison 2

#
69

Pourquoi la cyclo-logistique n'est-elle pas, à elle seule, la solution ?

6.10.2024

Franck Girardot observe la mutation accélérée de Paris devenue progressivement une ville véritablement cyclable après des années de transformation portée par des responsables politiques résolus municipaux. La cyclo-logistique accompagne ce changement urbain profond : livraisons urbaines par vélo cargo innovant, modification substantielle des infrastructures, bouleversement radical du dernier kilomètre marchand urbain. Paris exemplifie comment une volonté politique crée l'écosystème favorable.

L'épisode en détail

Paris, laboratoire de la transformation cyclable

Franck Girardot observe la mutation de Paris avec un regard informé par son expérience en cyclo-logistique. La capitale est devenue une ville cyclable après des années de transformation portée par des responsables politiques qui ont tenu leur ligne malgré de fortes contestations. Les accélérateurs ont été multiples : confinements, JO, volonté politique durable. Le résultat est tangible, même si l'environnement n'est pas encore totalement sécurisé pour les familles avec enfants.

« Quand on arrive à tenir une ligne politique qui n'est pas forcément populaire pendant des années, on arrive à transformer l'inimaginable en réalité. »

La comparaison avec Bruxelles est sans appel : pavés, rails de tram, voiries mal adaptées excluent environ 80% de la population cyclable potentielle. Sans espaces sécurisés, seuls les cyclistes convaincus roulent, pas les masses.

La cyclo-logistique face aux limites de la consommation urbaine

Sur les volumes actuels, 80 à 85% des livraisons en hypercentre pourraient théoriquement être assurées par des vélos ou des véhicules très légers. Mais l'industrie du transport anticipe un doublement des volumes à l'horizon 2050. L'équation devient alors impossible : livrer deux fois plus avec des véhicules dix fois plus petits nécessiterait des centaines de milliers de vélos sur les routes.

« Il n'y a pas de salut sans diminution des volumes. Si on veut vivre mieux dans les villes, il faut consommer moins. »

Franck pointe une absence totale de réflexion sur la décroissance des volumes dans les salons professionnels comme le CITEL. Toutes les stratégies de décarbonation logistique partent du principe que la consommation va continuer à croître. Selon lui, sans réduction des flux, la cyclo-logistique ne résoudra rien : on remplacera la congestion automobile par une congestion cycliste.

L'effet rebond du e-commerce et l'invisibilisation de la livraison

Le e-commerce amplifie le problème. Franck cite l'exemple d'un point relais bruxellois qui installe des cabines d'essayage : pour une chemise achetée, trois sont commandées, deux renvoyées. Chaque aller-retour génère du flux logistique supplémentaire.

Le cœur du problème : la déconnexion entre l'acte d'achat (fluide, virtuel, instantané) et la réalité physique de la livraison. Franck raconte avoir livré 250 flûtes à champagne à vélo à travers Paris, de Neuilly à Beaubourg. La cliente, en découvrant la marchandise, réalisait seulement à ce moment comment l'acheminer jusqu'au lieu de réception.

« Tout l'acte d'achat est tellement virtualisé qu'à aucun moment on ne pose les questions qui fâchent : comment ces choses vont arriver physiquement ? »

Sa conviction : les frais de livraison doivent être rendus visibles, même si le commerçant décide ensuite de les offrir. La transparence sur le coût réel changerait les comportements d'achat.

L'évolution des vélos cargo : du biporteur au quasi-véhicule motorisé

Le schéma classique de la cyclo-logistique repose sur le biporteur (80 à 100 kg de charge) complété d'une remorque légère type runner Flexi-Modal, pour un total de 200 à 250 kg. Au-delà de 300 kg, les composants de vélo atteignent leurs limites : transmission, freinage, fiabilité sous usage intensif de 12 à 16 heures par jour.

La nouvelle génération arrive avec des remorques autotractées comme la Cariole (250 kg à vide, 15 000 euros contre 2 000 pour une runner), des tricycles à motorisation puissante, des pièces issues de la moto plutôt que du vélo. Le pédalage devient insignifiant dans la force motrice.

« On va proposer des vélos qui roulent quasiment tout seuls, avec un habitacle fermé. On passe complètement à autre chose. »

Pour répondre aux 50 000 à 100 000 livreurs prévus à l'horizon 2030, il faudra des véhicules accessibles à des non-cyclistes. L'évolution pointe vers des engins couverts, semi-autonomes, dont l'impact environnemental reste inférieur à un camion mais bien supérieur au biporteur traditionnel.

La voiture comme symbole culturel : le frein invisible

Franck souligne un facteur souvent négligé : le rôle de la culture dans l'hégémonie automobile. Hollywood, les séries américaines des années 70-80, la publicité ont transformé la voiture en marqueur de statut social. Il évoque le parallèle avec la cigarette, rendue désirable pour les femmes par les campagnes de Bernays malgré une absence d'intérêt initial.

Tant que la grosse voiture reste synonyme de réussite sociale, le vélo restera marginalisé. Le passage passe par la fiction : cinéma, séries, romans qui construisent un imaginaire positif autour du vélo. C'est précisément la démarche de Franck avec son polar « Vélo Cargo ».

Questions fréquentes

Parce que l'industrie anticipe un doublement des volumes de livraison d'ici 2050. Même en remplaçant les camions par des vélos, la congestion se déplacerait simplement. Sans réduction de la consommation, aucune solution logistique ne peut fonctionner durablement.

Le e-commerce génère des flux supplémentaires massifs via les retours de commandes, la livraison gratuite qui encourage les achats impulsifs, et la déconnexion entre l'acte d'achat virtuel et la réalité physique de l'acheminement des marchandises.

Les vélos cargo évoluent vers des véhicules plus lourds avec des remorques autotractées (jusqu'à 250 kg à vide), des motorisations issues de la moto, et des habitacles fermés. Le pédalage devient marginal dans la propulsion, s'éloignant du vélo traditionnel.

Paris a connu une transformation majeure grâce à une volonté politique tenue sur la durée, accélérée par les confinements et les JO. Le résultat est visible, même si l'environnement n'est pas encore totalement sécurisé pour les familles avec enfants.

Des décennies de fiction (Hollywood, séries, publicité) ont transformé la voiture en symbole de réussite sociale. Tant que cette image persiste, le vélo sera perçu comme un déclassement. Le changement passe par la place du vélo dans la fiction et les médias.

Liked what you heard?

We also make sustainability strategies. If either interests you, we should talk.

Get in touch