L'épisode en détail
Femmes et vélo : un angle mort des politiques cyclables
Les femmes ne représentent que 30% des déplacements vélo au quotidien selon l'ADEME, et seulement 10% en cyclotourisme. Guénaëlle Leroux, présidente des Vélotaffeurs Tressois près de Bordeaux, a pris conscience de ce déséquilibre en croisant les statistiques avec son expérience terrain. Son conjoint, cycliste lui aussi, n'avait pas du tout le même ressenti sur les trajets du quotidien. Cette différence de vécu a déclenché sa réflexion : l'offre de vélos, les équipements et les infrastructures ne répondent pas aux besoins des femmes qui pédalent avec des enfants et des courses.
« À l'enfance et à l'adolescence, les garçons pratiquent six fois plus le vélo que les filles. Les petites filles sont moins poussées par les parents à l'apprentissage du vélo. »
Des équipements vélo inadaptés aux usages féminins
Le décalage commence dès l'achat du vélo. Les modèles qualifiés de "vélos femmes" obligent souvent à lever haut la jambe pour monter en selle, alors que les vélos hollandais à cadre bas règlent ce problème depuis longtemps. Le panier avant bascule quand il est chargé. Les doubles béquilles, pourtant indispensables pour stabiliser un vélo avec un siège enfant, ne sont ni proposées de série ni toujours installables.
Dès qu'on veut transporter enfants et courses, le marché oriente vers le longtail ou le vélo cargo, des véhicules coûteux. Guénaëlle a choisi une carriole, un compromis qui préserve la maniabilité du vélo classique tout en offrant la capacité de transport nécessaire. Mais cette solution crée d'autres problèmes dès qu'on aborde la question des aménagements.
Aménagements cyclables inclusifs : le test de la carriole
Les aménagements cyclables en France sont pensés pour un vélo standard. Les chicanes anti-scooter, les rochers disposés en entrée de chemin, les arceaux trop serrés ou installés en pente : tout cela bloque une carriole, un vélo cargo ou un vélo adapté pour personne handicapée. Le CEREMA recommande 1,40 m d'ouverture entre deux obstacles pour laisser passer ces vélos hors normes. Dans la réalité, les aménageurs ne connaissent pas ces recommandations.
Les bandes cyclables de 80 cm au lieu des 1,50 m préconisés exposent les familles au frôlement des voitures. Guénaëlle pose une question simple aux décideurs : mettriez-vous vos enfants sur cet aménagement aux heures de pointe ? La réponse, presque toujours, est non.
« Quand on met des rochers pour empêcher le passage sur un petit chemin de campagne, moi, je ne passe plus avec ma carriole. On ferme la porte à cette mobilité. »
Le plaidoyer local : convaincre les mairies mail par mail
L'action des Vélotaffeurs Tressois passe par un travail de terrain auprès des collectivités. Chaque échange avec la mairie ou la communauté de communes devient un mini-plaidoyer. Guénaëlle s'appuie sur les recommandations du CEREMA et les guides de la FUB pour étayer ses demandes. La réception est généralement positive : les aménageurs reconnaissent qu'ils n'y ont pas pensé.
La FUB suit de près le travail de l'association. Les portraits colorés de vélotaffeuses, la communication soignée portée par Lucie (communication) et Guillaume (photo) ont valu aux Vélotaffeurs Tressois plusieurs articles et mises en lumière nationales. La FUB répète que les zones rurales, où la part modale du vélo tombe à 1%, sont la priorité pour atteindre les objectifs nationaux.
Trois mesures pour plus de femmes à vélo
Si elle avait les pleins pouvoirs sur sa communauté de communes, Guénaëlle mettrait en place trois actions. D'abord, déployer massivement des stationnements vélo abrités. Les vélos électriques et cargo représentent un investissement qu'on ne peut pas laisser sous la pluie, et le manque de stationnement reste un frein majeur, au-delà de la question du genre.
Ensuite, fermer les centres-bourgs à la circulation automobile aux heures d'école. Les déplacements de 2 à 3 kilomètres vers l'école sont les plus fréquents en zone rurale. Le stress lié au trafic dans les centres-bourgs dissuade les parents, et particulièrement les mères, de se déplacer à vélo avec leurs enfants.
Enfin, construire des aménagements séparés de la circulation automobile. Les bandes cyclables et même les pistes sur chaussée ne suffisent pas à rassurer les familles aux heures de pointe.
« À chaque fois qu'il y a un aménagement, je pose la question : mettriez-vous vos enfants sur cet aménagement ? La plupart du temps, la réponse est non. »
L'embarras mécanique : un frein invisible
Beaucoup de femmes n'osent pas toucher à la mécanique de leur vélo. Certaines avouent ne pas savoir remettre une chaîne déraillée. Ce frein psychologique, que Guénaëlle appelle "l'embarras mécanique", éloigne des femmes du vélo au quotidien.
L'association prépare des ateliers mécaniques ciblés : changer une chambre à air, régler un dérailleur, entretenir une chaîne. La question de la mixité choisie (ateliers réservés aux femmes) est sur la table, pour éviter qu'un participant bien intentionné ne prenne les outils des mains d'une débutante. L'idéal serait de faire intervenir des mécaniciennes vélo, comme celles qui animent des ateliers participatifs à Bordeaux ou Bruxelles.
Rôles modèles : rendre les vélotafeuses visibles
La stratégie de Guénaëlle repose sur la représentation. Chaque portrait de vélotaffeur publié par l'association est systématiquement doublé d'un portrait de vélotafeuse. Les photos montrent des femmes équipées, en hiver comme en été, sur des trajets parfois supérieurs à 12 ou 13 kilomètres aller. Les retours sont concrets : des femmes découvrent qu'il est possible de faire ces distances au quotidien.
Le conseil d'administration de l'association maintient une parité stricte. Guénaëlle note que sa présidence féminine a peut-être attiré d'autres femmes à s'engager. À l'inverse, certaines grandes associations vélo bordelaises ne comptent que 3 femmes sur 15 membres du CA.
« J'ai eu plein de femmes qui m'ont dit : je n'imaginais pas qu'on pouvait aller aussi loin. Juste cette représentation des femmes, elle est importante. »
Vélo en zone rurale : un défi de genre amplifié
Si la part modale du vélo atteint 10% dans certaines métropoles, elle s'effondre à 1% en zone rurale. Et la proportion de femmes cyclistes y chute encore plus. La répartition inégale des tâches domestiques (courses, trajets scolaires) pèse davantage dans les territoires où les distances sont plus longues et les infrastructures absentes.
L'association a organisé une soirée spéciale pendant la semaine de la mobilité, avec la projection du documentaire "Women Don't Cycle", en partenariat avec la communauté de communes. Peu d'élus ont fait le déplacement, mais l'association persiste. La FUB confirme que le travail dans ces zones est prioritaire pour atteindre les objectifs nationaux de part modale du vélo.




