L'épisode en détail
Cyfac, 40 ans de fabrication artisanale de vélos en France
Cyfac, pour Cycle Fabrication Artisanale de Cadre. Derrière cet acronyme, une entreprise fondée en 1982 à Tours par Francis Quillon, ancien coureur cycliste professionnel devenu cadreur. Pendant quatre décennies, Cyfac a fait du vélo sur mesure en acier sa spécialité, 100 % made in France, pour des professionnels comme pour des passionnés. Aymeric Le Brun, son directeur actuel, retrace au micro de Vélotaf l'histoire d'un savoir-faire artisanal qui résiste à la mondialisation du cycle.
Francis Quillon a d'abord équipé des coureurs professionnels dans les années 80 et 90. Les cadres Cyfac ont roulé dans le peloton, parfois sous d'autres marques, une pratique courante à l'époque où les sponsors imposaient leur logo sur des cadres fabriqués par des artisans. Aujourd'hui, l'entreprise compte une dizaine de salariés et produit environ 300 cadres par an, un volume artisanal qui permet un suivi individualisé de chaque projet.
De l'acier au carbone : pourquoi le vélo sur mesure résiste
Dans les années 80, Cyfac produisait exclusivement en acier. Puis Francis Quillon a exploré le titane au début des années 90, l'aluminium ensuite, et le carbone quand les coureurs professionnels ont exigé des cadres plus légers. Aymeric Le Brun explique cette évolution par une logique de performance, pas de mode.
« Cyfac a toujours eu un avant-gardiste à sa tête, Francis Quillon, qui n'a jamais voulu se reposer sur ses lauriers. Rapidement, il a exploré d'autres matériaux, parce qu'à un moment, l'acier avait aussi des limites. »
Mais l'acier n'a pas dit son dernier mot. Les nouveaux tubes en acier (Columbus, Reynolds) offrent des rapports poids/rigidité/confort que le carbone industriel ne reproduit pas de la même manière. Un cadre acier sur mesure pèse aujourd'hui autour de 1,5 kg, un écart réduit par rapport au carbone. Et surtout, l'acier se répare. Un cadre carbone fissuré est souvent condamné. Un cadre acier cassé se ressoude. Pour les clients qui veulent un vélo pour 20 ou 30 ans, c'est un argument décisif.
Co-construire un vélo sur mesure avec son futur propriétaire
Chez Cyfac, le processus de fabrication commence par un échange approfondi avec le client. Morphologie, pratique, ambitions, budget. Le cadre est dessiné sur mesure, tube par tube. Les géométries ne sortent pas d'un catalogue : elles sont calculées pour chaque cycliste. Aymeric Le Brun insiste sur la dimension humaine de cette démarche.
« Ne faites jamais l'économie de venir visiter les ateliers. Il n'y a pas que le résultat final qui compte, il y a le chemin qui va être suivi pour fabriquer le vélo. Rencontrer, mettre un visage, des noms, des outils sur la fabrication d'un vélo, c'est une expérience assez incroyable. »
Un vélo sur mesure Cyfac démarre autour de 3 000 euros pour un cadre acier nu, et peut dépasser 6 000 euros avec la peinture personnalisée et le montage complet. Un prix élevé en valeur absolue, mais raisonnable rapporté à la durée de vie du produit et au niveau de personnalisation. L'atelier réalise aussi des peintures sur mesure, un savoir-faire rare qui participe à l'identité de chaque vélo.
Tandem carbone et Jeux paralympiques
Cyfac occupe une niche unique dans le cyclisme paralympique : la fabrication de tandems carbone pour les athlètes malvoyants. Le tandem est le seul moyen pour un cycliste déficient visuel de pratiquer la compétition, avec un pilote voyant à l'avant. Les contraintes techniques sont extrêmes : deux corps, deux pédaliers, des efforts doublés sur le cadre.
« Sur les derniers Jeux paralympiques de Paris, sur le paratriathlon et le cyclisme, la plupart des athlètes français utilisaient nos vélos. C'est notre fierté. »
Ce marché est minuscule en volume mais exigeant en ingénierie. Les fédérations et associations sportives commandent les tandems, pas les athlètes directement. Cyfac y trouve une vitrine technologique qui nourrit aussi le développement de ses cadres route et gravel.
De Paris à Pékin : 100 vélos Cyfac sur la route
En 2008, Cyfac a fabriqué 100 vélos identiques pour un projet hors norme : relier Paris à Pékin à vélo, à l'occasion des Jeux olympiques. Une centaine de cyclistes sont partis en mars pour arriver en août, avec 10 vélos de rechange en cas de casse. Les 100 cadres sont arrivés intacts. Deux participants ont abandonné, mais pour des raisons humaines, pas mécaniques.
Ce type de projet illustre la capacité de Cyfac à produire de petites séries cohérentes tout en conservant la qualité artisanale. L'entreprise a aussi réalisé des cadres pour Hermès et intervient ponctuellement sur des collaborations avec d'autres artisans, du bambou au bois.
Repair by Cyfac : réparer plutôt que remplacer
Cyfac a développé une activité de réparation de cadres sous le nom Repair by Cyfac. Le principe : réparer des cadres carbone endommagés par des chutes, et rénover des cadres acier anciens qui ont une histoire. L'argument économique est simple.
« Le compétiteur se dit : si je dois remettre 5 ou 6 000 euros dans un vélo alors qu'il est réparable, c'est dommage. Sur la partie acier, c'est plus la valeur symbolique. On a eu des CBT, des Peugeot, des Motobécane. »
Cette activité a un double intérêt. Elle génère du chiffre d'affaires complémentaire et elle positionne Cyfac comme un acteur de l'économie circulaire dans le cycle. Les grandes marques industrielles qui font fabriquer en Asie ne sont pas capables de réparer leurs propres cadres, parce qu'elles ne les fabriquent pas. Le cadreur artisan, lui, sait reconstruire ce qu'il a appris à construire.
La fragilité économique des artisans du cycle
Malgré la qualité de son travail, Cyfac traverse une période difficile. Aymeric Le Brun a dû placer l'entreprise en liquidation judiciaire avec poursuite d'activité, une procédure qui permet de continuer à fonctionner tout en cherchant un repreneur. Les salaires sont pris en charge par le fonds de garantie AGS, les vélos en cours de fabrication sont livrés, et l'activité se poursuit.
« L'objectif de cette procédure, c'était d'abord de protéger les équipes. C'était aussi de pouvoir poursuivre l'activité pour livrer des clients. Et puis c'était de se dire : si un rebond est possible, c'est par cette procédure-là. »
Le modèle économique d'un atelier artisanal de 10 personnes produisant 300 cadres par an est structurellement fragile. Les marges sont faibles, les investissements lourds (peinture, outillage, formation), et la concurrence des cadres industriels importés tire les prix vers le bas. Cyfac n'est pas un cas isolé : plusieurs cadreurs français ont fermé ces dernières années.
Devenir cadreur : un métier de passion à transmettre
Aymeric Le Brun observe un paradoxe. Le métier de cadreur fait rêver de plus en plus de gens, et les demandes de stage ou de formation se multiplient. Mais en vivre reste difficile. Un cadreur indépendant qui lance son atelier peut s'éclater pendant deux ou trois ans, puis buter sur la réalité économique.
Pourtant, le métier est indispensable à la filière. Sans cadreurs capables de réparer, de rénover et de fabriquer sur mesure, c'est tout un pan du savoir-faire cycliste français qui disparaît. Cyfac forme des apprentis et accueille des stagiaires, mais la transmission prend du temps. Souder un cadre acier avec la précision requise ne s'apprend pas en six mois.
Pour ceux qui envisagent de commander un vélo sur mesure, le conseil d'Aymeric est direct : prenez contact, déterminez un budget, et surtout, venez visiter l'atelier. Le vélo artisanal n'est pas qu'un produit, c'est une histoire que vous écrivez avec ceux qui le fabriquent.






