L'épisode en détails
Louis de Liedekerke a 33 ans, il sort d’une école de commerce, et il dirige une entreprise de plomberie à vélo. PipeCare opère à vélo cargo dans les 19 communes de Bruxelles, depuis une base à Ixelles pour l’instant, sur trois services : le débouchage, la plomberie d’urgence et la recherche de fuites non destructive. L’entreprise existe depuis un an.
D’une école de commerce au débouchage de canalisations
Rien dans son parcours ne menait à la plomberie. Cinq ans d’école de commerce à Louvain-la-Neuve, sortie vers 2017, puis quatre ans et demi de conseil en stratégie commerciale chez PwC. Il oriente ensuite ses choix vers un objectif unique, diriger un jour son entreprise : un cabinet tourné PME, puis un an et demi en Afrique du Sud, au Cap, via le Fonds Prince Albert, pour développer une société sur place et surtout apprendre à vendre.
De retour à Bruxelles, il monte une petite structure de conseil et cherche une entreprise à racheter avec un ami. C’est cet ami qui lui parle de son père, 64 ans, qui venait de quitter une grosse société du secteur de la plomberie avec une idée en tête : monter une société de plomberie qui se déplace à vélo.
« On ne réinvente pas trop la roue, mais par contre, on essaye de révolutionner la manière dont on fait un business assez traditionnel. »
Le test qui a validé l’idée
Avant de se lancer, Louis de Liedekerke et son associé Xavier font deux choses. Ils regardent les chiffres de tous leurs concurrents, puis ils les appellent un par un sur une demande simple de débouchage.
« Il n'y en a pas un qui était capable de nous donner un prix très transparent pour une opération simple. »
Ce qu’ils voient dans les chiffres, c’est un problème de transparence, dans un secteur où pas mal de gens se font escroquer. Les marges y sont hautes, il le pose comme un fait. L’expérience client, elle, n’y est pas exceptionnelle, et il s’excuse presque de le dire : un plombier est un très bon technicien, rarement un bon gestionnaire d’entreprise, et il finit par tout mener de front, le terrain, les appels et le commercial. Xavier apporte la crédibilité et l’expérience, Louis l’organisation. Ils démarrent avec un seul vélo et trois mois de test.
Pourquoi la plomberie à vélo tient à Bruxelles
Le premier argument est logistique. Dans une ville embouteillée, le temps se perd sur le trajet et sur la recherche d’une place de stationnement. Le vélo rend la durée prévisible : d’Ixelles à Evere, il compte treize minutes, et ces treize minutes ne bougent pas d’un jour à l’autre. La planification des interventions en devient plus simple. S’y ajoute l’économie. Un vélo cargo coûte moins cher à l’achat qu’une camionnette, la Région bruxelloise verse des subsides, il n’y a ni carburant ni place de parking à payer, et les entretiens coûtent moins.
« Économiquement, ça a du sens. Logistiquement, ça a du sens. Et écologiquement, ça a du sens. »
Des vélos équipés métier par métier
La place disponible a dicté le catalogue. Xavier connaît l’outillage de plomberie, dont les appareils se miniaturisent de plus en plus, et l’activité s’est concentrée sur trois métiers, chacun avec ses vélos équipés.
Les vélos de débouchage embarquent un furet mécanique et une petite hydrocureuse qui envoie de l’eau à haute pression dans la canalisation. Les vélos d’urgence transportent des mitigeurs, des raccords et des boîtes à outils. Ceux de recherche de fuites portent des caméras endoscopiques, du colorant et des hygromètres. Tout tient dans un ou deux vélos, et sur un gros débouchage, deux collègues partent ensemble.
Ce que la plomberie à vélo ne fait pas
La contrainte de charge écarte les gros chantiers : aucune rénovation complète de salle de bain, parce que le matériel ne se transporte pas à vélo. L’offre d’urgence, de son côté, se limite à des interventions de moins de trois heures. Le vélo impose aussi une rigueur dont la camionnette dispense. « L’avantage d’avoir une camionnette, c’est que tu transportes ta maison avec, donc tu as tout ce qu’il faut », résume Louis de Liedekerke. Chez PipeCare, une personne arrive plus tôt chaque matin et charge tous les vélos avec ce qui servira dans la journée. Quand une pièce manque une fois sur place, l’aller-retour est perdu, ce qui arrive aussi aux camionnettes ; il dit que le processus est aujourd’hui assez rodé pour que ce soit rare.
Chercher une fuite sans casser les murs
Deux situations amènent un client : une surconsommation d’eau, ou un dégât visible, une tache d’humidité qui s’étale sur un mur. Louis de Liedekerke range les fuites en trois familles, l’évacuation, l’arrivée d’eau et les infiltrations extérieures, et à chaque famille correspond une série d’outils. Pour une canalisation encastrée, une caméra endoscopique passe par un siphon d’évier ou par une toilette et cherche un tuyau déboîté.
La recherche de fuites est un marché d’assurance. Les assureurs qui couvrent les dégâts des eaux ont besoin d’un expert pour établir la cause, et la prestation se termine par un rapport avec photos, explications et hypothèses. Il s’est formé deux semaines dans le sud de la France, faute de formation équivalente en Belgique, et a mené une centaine de recherches de fuites en un an avec son associé.
L’eau qui fuit, et le test du papier toilette
Le sujet ouvre sur un chantier plus large. PipeCare discute avec des assureurs, qu’il refuse de nommer, d’une offre préventive : auditer une maison, la certifier en ordre pour les cinq années suivantes, et faire baisser la prime en échange. Il constate que beaucoup de gens tiennent l’eau pour gratuite et inépuisable, et il cite deux sociétés sur ce terrain, Shayp, qui pose des capteurs sur les compteurs pour suivre la consommation en direct et repérer les fuites, et Revalio, une jeune start-up bruxelloise qui aide des industriels à mieux gérer la leur. Cette dernière se heurte au même mur : tant que l’eau ne coûte pas grand-chose, personne ne bouge.
La fuite la plus connue reste la plus banale, celle de la chasse d’eau, ce filet qui coule au fond de la cuvette.
« Vérifiez votre toilette avec un test simple. Juste mettre un petit bout de papier toilette au fond de votre cuvette. Vous voyez s'il se mouille et s'il est mouillé. Ça veut dire que vous avez une fuite. »
Syndics, référencement et bouche à oreille
Une statistique qu’il a lue veut qu’un bouchon dans les toilettes arrive deux à trois fois dans une vie, donc la clientèle particulière ne se fidélise pas. PipeCare a misé dès le départ sur les syndics et gestionnaires d’immeubles, qui pèsent la moitié du chiffre d’affaires. Certains gèrent 2 000 immeubles à Bruxelles et rencontrent des problèmes tous les jours. Louis de Liedekerke pensait qu’une meilleure expérience client suffirait à les convaincre. C’est plus compliqué que ça : les syndics tiennent à leurs prestataires habituels, et il faut tomber au bon moment, quand l’un part à la retraite ou qu’un client est mécontent.
Côté particuliers, tout se joue sur le référencement local et sur le bouche à oreille, qui pèse entre 18 et 20 % du chiffre d’affaires. Les prix affichés sur le site font une partie du travail, ce qu’aucun concurrent ne fait selon lui. Il raconte une intervention chez un agent de la Commission européenne : beaucoup de fonctionnaires ne sont pas belges, n’ont pas de contact sur place et tombent sur des annonces sponsorisées parfois malhonnêtes. Une prestation propre à prix annoncé se raconte au déjeuner du lendemain.
La suite passe par deux acquisitions à l’étude, puis un choix à trancher d’ici un an et demi à deux ans : s’étendre vers la Flandre, où Gand, Bruges et Anvers cumulent le plat et de vastes piétonniers, élargir la gamme avec le chemisage de canalisation, cette chaussette qu’on passe dans un tuyau abîmé pour en créer un neuf à l’intérieur, ou les deux.
« Notre idée est assez simple. On met juste un vieux métier sur un vélo. »






