L'épisode en détail
Du conseil en transport au vélo cargo : un parcours par étapes
Le conseil vélo cargo professionnel gagne du terrain en France, porté par des profils qui combinent réflexion stratégique et pratique quotidienne. Chloé Bouilloux incarne cette approche hybride. Après quatre ans dans un cabinet de conseil en transport et mobilité, elle ressent le besoin de quitter le bureau pour le terrain. Elle rejoint une entreprise de maintenance de vélos à Paris, puis découvre Cargonautes, une coopérative de cyclo-logistique née sous le nom d'Olvo. Pendant le confinement, elle participe au lancement d'une plateforme de commande alternative aux géants de la livraison. L'expérience la marque, mais le rythme de deux mi-temps l'épuise. Elle fait une pause, passe par un atelier de réparation de vélo cargo avec un mécanicien nommé Nicolas, puis revient chez Cargonautes avec un projet précis : lancer Big Bikes Consulting.
« Moi, ça m'a toujours étonnée des gens qui font du conseil, par exemple, qui aident les gens à choisir des vélos cargo, mais qui ne les roulent pas. Comment on peut conseiller des clients en ne roulant pas au quotidien ces vélos-là ? »
Big Bikes Consulting : du conseil vélo cargo ancré dans la pratique
Big Bikes Consulting est né chez Cargonautes avec une ambition claire : proposer du conseil vélo cargo et cyclo-logistique sans conflit d'intérêt commercial. Contrairement à certains revendeurs qui mêlent conseil et vente, Chloé insiste sur la séparation des deux activités. Quand elle organise des sessions de test pour des clients professionnels, elle sollicite plusieurs marques, emprunte ou loue du matériel pour couvrir la panoplie existante. Cargonautes vend du matériel, mais le conseil reste indépendant de la logique de stock.
L'identité visuelle, confiée à des graphistes marseillais, reflète la volonté de décalage : dire des choses sérieuses avec un ton frais, en phase avec la culture alternative du milieu vélo. Le projet a moins d'un an d'existence, mais les missions s'enchaînent déjà grâce au réseau et à la notoriété de Cargonautes.
Des missions variées : de France Télévisions à la RATP
Le portefeuille de Big Bikes Consulting couvre un spectre large. Test de produit pour des fournisseurs de vélos et composants, avec construction de grilles d'analyse et traitement de données. Études de préfiguration pour des projets innovants en cyclo-logistique à Paris. Accompagnement d'entreprises qui veulent intégrer le vélo cargo dans leur chaîne logistique, avec analyse de process et conduite du changement.
Parmi les clients notables, France Télévisions a sollicité Big Bikes pour adapter des caisses de vélo cargo aux tournages en direct pendant les JO de Paris. La RATP a fait appel à leurs services pour explorer de nouveaux usages. Sur Lyon, un partenariat avec Baguette à Bicyclette et leur projet Transition à Bicyclette permet de répondre en binôme à certaines missions.
« On se rend compte que ce n'est pas en claquant des doigts qu'on va changer les pratiques d'un service logistique d'une grande boîte, qu'il faut y aller étape par étape. »
Le marché du vélo cargo : pas de vélo parfait
Chloé pose un constat sans détour sur le marché du vélo cargo professionnel. Le secteur de la motorisation à assistance électrique manque de recul. Des acteurs majeurs comme Bosch ou Shimano proposent désormais des moteurs spécifiques pour vélo cargo, mais les usages professionnels intensifs mettent ces équipements sous tension. La casse reste fréquente.
Côté SAV, le panorama est clair : Shimano et Bosch offrent le meilleur suivi en Europe. Brose reste confidentiel, Yamaha fiable mais difficile à trouver en maintenance. Bafang restructure son réseau SAV européen, sans résultat tangible pour l'instant. Les transmissions intégrées couplées à la traction moteur posent aussi des problèmes de fiabilité.
« Il n'y a pas de vélo cargo parfait. Un coup, il y a certains modèles de transmission qui marchent mieux que d'autres. Il va y avoir des problèmes sur certains moteurs Bafang au niveau du SAV. »
Le coût de revient total, maintenance incluse, reste sous-estimé par les acheteurs. Certaines marques françaises vendent des vélos avec des kits d'assistance impossibles à maintenir localement. Pour Chloé, ce n'est pas un produit durable.
Conseil vélo cargo : les critères qui comptent vraiment
Pour choisir un VAE ou un vélo cargo, Chloé regarde d'abord la marque de motorisation et la qualité du réseau SAV. Ensuite, les composants de freinage et de transmission. Le design compte, mais le marketing ne doit pas primer sur la maintenabilité. Le classement UFC Que Choisir des VAE, par exemple, laisse les professionnels perplexes quant à sa méthodologie.
Pour les clients professionnels, le test terrain reste indispensable. Les idées préconçues tombent souvent après les essais : des entreprises arrivent convaincues de vouloir des tricycles et repartent avec des biporteurs, ou inversement. Le vélo cargo adapté dépend de l'usage réel, pas des brochures.
L'avenir de la cyclo-logistique : entre contraintes et paradoxes
La cyclo-logistique se développe, mais son avenir dépend de paramètres extérieurs. Le paradoxe des JO de Paris illustre bien la situation : la peur des embouteillages a poussé les entreprises vers le vélo cargo en amont. Pendant les Jeux, la ville s'est vidée, le trafic était fluide, et les vélos cargo loués sont restés au garage. À Londres, le péage urbain a réduit la présence de véhicules mais rendu le trafic intérieur fluide, compliquant l'avantage concurrentiel de la cyclo-logistique.
« Ce qui permet le déploiement de la cyclo-logistique et son efficience, c'est à la fois les infrastructures et les aménagements, mais aussi le fait qu'il y ait des bouchons. »
Sans contrainte réglementaire (zones à faibles émissions, restrictions d'accès au centre-ville), la cyclo-logistique peine à s'imposer face aux véhicules utilitaires dans les villes fluides. La performance opérationnelle reste le premier moteur de conversion pour les entreprises, avant la RSE.
Cyclo-logistique éthique : le modèle coopératif face à la précarité
Le statut d'auto-entrepreneur, combiné au paiement à la tâche, précarise le secteur. Des plateformes de cyclo-logistique fonctionnent avec des livreurs indépendants qui assument l'achat du matériel, la maintenance, le stockage, sans cotiser pour le chômage ni bénéficier de mutuelle. Certaines entreprises affichent des salariés en façade tout en recourant massivement à l'auto-entrepreneuriat.
Pour Chloé, la réponse passe par la réglementation : encadrement du statut d'auto-entrepreneur, interdiction du paiement à la tâche, application de la présomption de salariat votée à l'échelle européenne. Le modèle coopératif de Cargonautes (SCOP) n'est pas une fin en soi, mais il offre un cadre où les travailleurs détiennent une part du capital et participent à la gouvernance.
« La société coopérative ouvre un boulevard pour impliquer les gens. Sur des métiers physiques et ouvriers, dire qu'on vend la force de travail mais qu'on détient aussi une part du capital, ça limite le côté exploitation. »
Le défi reste d'impliquer les coursiers à 100% terrain dans la vie coopérative, alors que les profils hybrides ou cadres participent davantage. La pénibilité du métier crée aussi des attentes différentes vis-à-vis du matériel : certains recherchent l'effort physique, d'autres veulent des véhicules qui minimisent la fatigue.



