L'épisode en détails
L’insertion professionnelle en cyclo-logistique : une équation complexe
Franck Girardot a passé plus d’un an chez Sygogne, une entreprise d’insertion spécialisée en cyclo-logistique et livraison urbaine en mobilité douce à Paris. Son constat sur l’insertion professionnelle dans ce secteur est sans concession. Les personnes éloignées de l’emploi, identifiées par France Travail, présentent des profils variés : jeunes sans qualification, seniors de plus de 50 ans en difficulté de reclassement, chômeurs de longue durée, personnes sous contrôle judiciaire ou en aménagement de peine.
« Avoir une activité qui consiste à 80-90% en livraison à vélo avec des gens en insertion, ça me paraît pas compatible. »
Le problème est structurel. Un livreur à vélo travaille par définition en autonomie complète : navigation, respect des procédures, relation client, responsabilité du matériel et de la marchandise. Demander tout cela à une personne récemment identifiée comme éloignée de l’emploi, c’est trop, trop vite. Les activités d’entrepôt (préparation de commandes, réception, manutention) se prêtent mieux à l’insertion car l’encadrement y est possible au quotidien.
Vélo Cargo : un polar ancré dans la réalité sociale
L’idée d’écrire un roman est née pendant l’année passée en cyclo-logistique. Franck hésitait sur la forme pour partager son expérience chez Sygogne. C’est Chloé Bouilloux, consultante chez Big Bikes Consulting, qui a lancé l’idée d’un polar situé dans cet univers.
« Elle m'a dit : tu veux écrire un roman et tu veux parler de cyclo-logistique, pourquoi tu n'écris pas un polar qui se passe dans la cyclo-logistique ? »
Le point de départ du récit : un cambriolage réel de l’entrepôt de Saint-Augustin. Franck y greffe une fiction noire, celle d’un livreur en situation précaire qui dort dans l’entrepôt faute de logement et tombe sur les cambrioleurs. Le roman « Vélo Cargo » s’inscrit dans la tradition du polar social, celui qui part d’un constat de société pour poser un regard réaliste et souvent dur sur le monde. Ici, c’est la vie des livreurs parisiens qui sert de toile de fond : acteurs d’une révolution logistique vertueuse, mais confrontés à des conditions de travail difficiles.
Le modèle économique fragile de la cyclo-logistique
Franck dresse un état des lieux sans complaisance du secteur. Des entreprises comme Sygogne, créées récemment, doivent tout construire simultanément : trouver des clients, bâtir une excellence opérationnelle, gérer l’insertion. Les acteurs historiques comme Les Cargonautes (7-8 ans d’existence) ou Tout en Vélo (à Rennes, près de 15 ans) ont eu le temps de se structurer. Stuart, autrefois acteur majeur, a d’ailleurs cessé ses activités courant 2024.
« Le marché n'est pas encore prêt à payer le juste prix d'une livraison. Tant que ce sera le cas, les opérateurs travailleront avec des contrats précaires. »
Même les acteurs établis peinent à équilibrer leurs comptes sur la seule activité de livraison. Beaucoup complètent avec de la formation, du conseil, de la vente de matériel. Les exemples de réussite s’appuient généralement sur un gros client partenaire qui sécurise le chiffre d’affaires pendant la construction du modèle opérationnel.
La consolidation du secteur par les transporteurs traditionnels
Une tendance de fond se dessine : les grands transporteurs, confrontés à la difficulté croissante d’entrer en ville avec leurs camions, intègrent progressivement des véhicules légers et des vélos pour le dernier kilomètre. DB Schenker a racheté Les Triporteurs Français (créés à Rennes) en 2022 pour en faire une filiale, combinant le savoir-faire cyclo-logistique avec la puissance financière et organisationnelle du groupe. D’autres acteurs comme Heppner ou GLS travaillent déjà avec des spécialistes en prestation.
« On va probablement voir ce modèle se répéter : des transporteurs établis qui rachètent ou filialisent des experts de la cyclo-logistique. »
Ce mouvement de consolidation marque une nouvelle phase pour le secteur, où la cyclo-logistique passe du statut de niche militante à celui de maillon intégré dans les chaînes logistiques classiques.
Les femmes dans la cyclo-logistique : un secteur encore très masculin
Franck observe que le problème n’est pas tant la difficulté des femmes à s’intégrer que l’absence d’appétence. Peu de candidates se présentent pour monter sur un vélo cargo ou travailler en entrepôt. Quelques livreuses existent chez Les Cargonautes et Sygogne, mais le secteur reste perçu comme dur, salissant, physique. Des préjugés similaires à ceux de la mécanique vélo, qui s’ouvre lentement. Le métier n’est pourtant pas physique au point qu’une femme en bonne condition ne puisse l’exercer.



