L'épisode en détail
De la communication à la mécanique vélo : une reconversion qui a du sens
La reconversion professionnelle vers le monde du vélo reste un phénomène encore marginal, mais de plus en plus visible. Madeleine Dembour incarne ce mouvement. Après des années passées dans la communication - rédaction, relations publiques, gestion de projets -, elle ressent un décalage croissant entre son travail quotidien et ce qu'elle recherche. L'information qu'elle produisait devenait obsolète en quelques heures, parfois quelques secondes. Le sentiment de contribuer à quelque chose de concret s'érodait.
Le déclic survient en 2018 lorsqu'un ami qui travaille à l'IFAPME - l'institut wallon de formation pour indépendants et PME - lui présente les filières disponibles. Parmi elles, une formation en mécanique vélo. « Il m'a dit : l'atelier vélo, ça marche vraiment bien. Et là, j'ai eu un déclic », se souvient-elle. Madeleine s'inscrit pour deux ans de cours du soir, à raison de deux soirées par semaine, complétés par 300 heures de stage en atelier. Elle consacre ses vendredis à la pratique terrain.
Ce parcours illustre une réalité souvent sous-estimée : en Wallonie, la réparation vélo professionnelle exige un accès à la profession. La formation IFAPME délivre cette qualification. Madeleine ne se contente pas d'apprendre à changer une chambre à air : elle acquiert les compétences techniques et administratives nécessaires pour exercer légalement.
Du garage personnel à l'atelier professionnel : le rôle du Covid
La deuxième année de formation coïncide avec l'arrivée du Covid. Tout s'arrête : les stages, les cours, les chantiers de communication. Plutôt que de subir l'attente, Madeleine transforme son garage en atelier vélo. Elle s'équipe en outils, s'exerce sur ses propres vélos, puis fait savoir à son voisinage via un groupe WhatsApp qu'elle peut réparer les leurs.
« Très vite, le bouche-à-oreille se fait », raconte-t-elle. Le vendredi qu'elle passait en stage à l'extérieur se transforme en journée de réparations à domicile. Mais le travail déborde rapidement du cadre initial. Derrière chaque réparation se cache un travail invisible : commander des pièces, négocier avec des fournisseurs, obtenir des agréments. Le vendredi ne suffit plus. Elle ouvre le mercredi, puis les jours entre les deux. L'activité vélo prend le dessus sur la communication.
Cette période révèle un constat que beaucoup d'entrepreneurs du vélo partagent : le métier de réparateur ne se limite pas au geste technique. La gestion des stocks, la recherche de fournisseurs fiables et le travail administratif occupent une part considérable du temps. Madeleine découvre que ses compétences en communication et en gestion de projet, loin d'être inutiles, deviennent un atout majeur pour structurer son activité.
Trouver le bon local à Liège : un cahier des charges précis
La recherche du local idéal mobilise Madeleine et son mari Guy, architecte de formation. Le cahier des charges est clair : un emplacement dans la partie plate de Liège - ville de 200 000 habitants traversée par la Meuse et entourée de collines -, proche du RAVeL (la voie lente qui longe le fleuve), accessible en voiture pour le dépôt de vélos, et situé dans un quartier vivant.
« On n'avait pas envie de se trouver dans un endroit mort, dans une zone d'activité économique où c'est mort la nuit et le week-end », explique Madeleine. Le couple visite une série de lieux improbables : un ancien funérarium sur une colline, une menuiserie, une brasserie, une ancienne banque dont la salle des coffres avait du charme mais la rue à sens unique rendait l'accès impossible.
C'est finalement un ancien garage automobile qui correspond. Guy le repère au cours de ses déplacements à vélo - il choisit ses chantiers d'architecture selon un critère simple : qu'ils soient accessibles à vélo. Après des négociations avec le propriétaire, le couple acquiert le bâtiment et le transforme en six mois. Showroom à l'entrée, atelier en mezzanine derrière une grande verrière, réserve à l'arrière. CycloLibre ouvre ses portes en septembre 2022.
Un modèle économique entre service social et rentabilité
La question de la rentabilité d'un atelier vélo urbain se pose inévitablement. La réparation de passage - crevaisons, réglages de freins, petites réparations - ne suffit pas à faire tourner une enseigne avec deux salariés. CycloLibre a construit son équilibre sur trois piliers : réparation, vente et location.
Le spectre de clientèle est volontairement large. D'un côté, les livreurs à vélo, dont la plupart des employeurs ne fournissent pas le véhicule, arrivent avec des machines basiques, parfois limites au niveau sécurité. « Ce sont des personnes à qui on ne peut pas demander un prix trop important pour une réparation », reconnaît Madeleine. De l'autre côté, des cyclistes avec des vélos de qualité qui viennent pour des entretiens réguliers : changement de transmission, purge de freins hydrauliques.
Ce grand écart est revendiqué. « Je le revendique de pouvoir accepter toute la clientèle », affirme Madeleine. Beaucoup d'enseignes refusent les réparations sur des vélos qu'elles n'ont pas vendus, ou s'installent en périphérie, hors de portée des cyclistes urbains du quotidien. CycloLibre comble ce vide.
Le quotidien d'une gérante d'atelier vélo : bien loin du cambouis
Madeleine emploie désormais un mécanicien à plein temps et un apprenti. Elle-même ne touche presque plus aux vélos. Son quotidien de gérante ressemble davantage à celui d'une cheffe de petite entreprise qu'à celui d'une mécanicienne.
De 10h à midi, avant l'ouverture au public, elle organise le travail de la journée : vérifier les réparations en cours, s'assurer que les pièces nécessaires sont disponibles, répartir les tâches entre les deux mécaniciens. C'est aussi le créneau pour réceptionner les colis - « dans un magasin de vélos, on commande sans cesse des pièces » - et gérer les rendez-vous.
À partir de midi, le flux de clients ne s'arrête plus. Réception des vélos, évaluation rapide des problèmes, devis, conseils d'achat, gestion de la location. « Il m'arrive assez régulièrement de ne même pas avoir le temps de manger. Il est 16h, 17h, et je me dis : ah tiens, je n'ai pas mangé », reconnaît-elle. Après la fermeture à 18h, le travail continue : inventaire, commandes, comptabilité, gestion administrative des deux employés.
Réparation vélo inclusive : un enjeu de mobilité urbaine à Liège
Le choix de CycloLibre d'accepter tous les vélos et toutes les bourses dépasse la simple stratégie commerciale. Il répond à un enjeu concret de mobilité urbaine. Dans une ville comme Liège, où le relief rend le vélo plus exigeant qu'ailleurs, l'accès à un atelier de réparation abordable et central peut faire la différence entre un cycliste qui continue à rouler et un vélo qui finit au fond d'un garage.
Madeleine note aussi un aspect de diagnostic que beaucoup négligent : savoir dire à quelqu'un que la réparation ne vaut pas la peine. « On a des vélos achetés 50 euros sur une brocante avec 300 euros de réparation à faire. Est-ce que ça vaut la peine ? » Ce conseil honnête fait partie du service, et c'est ce qui construit la confiance avec une clientèle locale et régulière.
L'histoire de CycloLibre montre qu'un atelier vélo urbain n'est pas qu'un commerce : c'est un maillon de l'infrastructure cyclable d'une ville, au même titre qu'une piste cyclable ou un parking sécurisé.




