L'épisode en détail
Corentin Richard a 32 ans et plus de 35 000 kilomètres au compteur, un chiffre relevé sur son Strava qu'il juge lui-même sous-estimé. Ingénieur de formation, consultant informatique pendant cinq ans, il a tout arrêté en 2020 pour monter un projet dans le vélo. Il dirige aujourd'hui La Trace, née comme agence de voyage à vélo avec des séjours organisés en Bretagne, et devenue une plateforme de cartographie. Son conseil pour se lancer tient en une phrase, et il déçoit ceux qui rêvent d'exploit.
Deux mille kilomètres depuis Varsovie pour comprendre
Son entrée dans le voyage remonte à 2017, avec le Tour de France des Fermes d'Avenir, une tournée de fermes en transition vers une agriculture plus raisonnée. Il a un bon niveau sportif, ceinture noire de judo, et il souffre quand même : son vélo pèse 25 à 30 kilos, il fait des pauses dans les côtes et des siestes dans les cols.
L'année suivante, il perd un pari avec ses développeurs installés en Pologne. Il fait l'aller en bus, vélo en soute.
« Je suis revenu de Varsovie jusque chez moi tout seul à vélo. Ça a duré 2 semaines et j'ai dû faire quelque chose comme 2000 km. »
La progression sur ces quinze jours dit tout du sujet : 60 à 70 kilomètres les premiers jours, près de 200 à la fin, et l'impression que ce n'était plus vraiment un exploit sportif.
Mille six cents kilomètres et quinze cerfs au sommet de l'Aspin
La Transpyrénées le faisait rêver et lui faisait peur. Une double traversée Saint-Jean-de-Luz vers Banyuls puis retour, une fois par l'Espagne, une fois par la France : 1 600 kilomètres et 33 000 mètres de dénivelé positif, avalés en six jours, beaucoup de nuit.
« Je me retrouve au milieu de 15 cerfs qui sont en train de bramer. Voilà, tout ça là à 1h du mat' au sommet de l'Aspin, c'est quand même des trucs j'oublierai jamais. »
Il raconte aussi le lever de soleil sur Banyuls au bout de trois jours, puis le vertige mental du demi-tour, et une playlist électro de sept heures trente offerte par un ami, décisive dans les montées. Ailleurs dans l'épisode, il pose la nuance qui structure tout son projet : la Transpyrénées, c'est génial, mais ça parle quand même à peu de gens.
Par où commencer un voyage à vélo
« Pour débuter le voyage à vélo, en fait, il n'y a pas mieux. Donc ça sert à rien de vouloir trouver des trucs de fifou gravel dans les montagnes. »
Il parle des véloroutes existantes, et de la Loire à Vélo en particulier, qui compte plus de vingt-cinq ans d'aménagement et toute une économie constituée le long du parcours. Son itinéraire clé en main pour un Parisien : train jusqu'à Orléans, une heure, vélo emporté ou loué sur place, puis Chambord à une demi-journée ou une journée. Le week-end fait 50, 60 ou 100 kilomètres, sans pression. L'office de tourisme de Blois-Chambord propose des boucles de 30 à 40 kilomètres pensées pour les débutants et les familles.
Sur la condition physique, il est net : il n'y a pas besoin d'être très sportif, et la plupart des gens n'ont aucune envie de rouler 250 kilomètres par jour.
Le poids, le point sur lequel il est le plus précis
Vélo compris, il essaie de ne jamais dépasser 20 kilos, avec une fourchette habituelle de 15 à 20. Sur la Transpyrénées, il était à 17 kilos, bivouac et environ un kilo de nourriture inclus. Son vélo carbone pèse 8,5 kilos et il y ajoute une dizaine de kilos de bagages.
Pour débuter, il recommande une randonneuse en acier avec deux sacoches de 35 litres sur le porte-bagages arrière, formule idéale pour emporter beaucoup. Il voyage aujourd'hui plus léger, toujours sur une randonneuse, mais plutôt en sacoches de bikepacking, pour la maniabilité et pour l'encombrement : cinquante centimètres qui dépassent de chaque côté deviennent pénibles au douzième passage à niveau. Sa règle de conduite est ailleurs que dans la vitesse, il roule lentement et ne se met jamais dans le rouge.
Ce que pèse un voyage à vélo face à un long-courrier
Le constat de départ de La Trace est climatique. Le tourisme représente 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, et le chiffre justifie à ses yeux un changement de trajectoire.
« Les ordres de grandeur c'est de 100 à 1000 en fonction de ce qu'on veut regarder. Donc c'est cool d'avoir le droit de faire 100 voyages à vélo pour un voyage à l'autre bout du monde. »
Il refuse pourtant la posture du sacrifice. Le voyage à vélo est pour lui du bonheur, et il précise que l'idée n'est pas de revenir à l'homme de Néandertal. Il a beaucoup pris l'avion quand il était jeune, un safari en Tanzanie, des voyages aux États-Unis, sans se poser de question. Il en garde le souvenir des guerriers Massaï en habits traditionnels qui se remettaient en jean et t-shirt dès qu'on tournait le dos, tout en précisant que ce n'est pas partout comme ça.
De l'agence de voyage à la plateforme de cartographie
La Trace a d'abord organisé des voyages à vélo en Bretagne pendant deux étés, avec itinéraires reconnus sur le terrain, réservations et cohérence entre train, hébergement et visites. Puis des entreprises et des institutions ont demandé à utiliser l'outil de cartographie pour leur propre territoire, et l'entreprise a pivoté vers la technologie.
Aujourd'hui, l'écosystème compte environ 20 000 utilisateurs actifs, l'application est sortie en prototype en juillet, et les plus belles véloroutes de France s'y téléchargent gratuitement avec leurs points d'intérêt. Côté clients, l'office de tourisme de Blois-Chambord et Ouest-France, pour digitaliser un fonds de guides papier. Une petite dizaine de personnes travaillent sur le projet. Aucune levée de fonds à ce jour, mais un tour de financement non dilutif se structure auprès de la BPI et de banques, une levée étant envisagée plutôt en 2026 ou 2027. La feuille de route 2026 prévoit la création d'itinéraires d'un point à un autre, la réservation d'hébergements, et un assistant conversationnel qui génère le GPX en s'adaptant aux choix de l'utilisateur.
Ce qui manque encore aux infrastructures
Interrogé sur la saturation des véloroutes, il ne la constate pas : la France compte plusieurs dizaines de milliers de kilomètres de routes balisées. Le vrai point noir est ailleurs, dans les entrées et sorties de ville, là où les débutants et les familles n'ont pas envie de rouler en cohabitation avec les voitures.
« C'est maintenant qu'il faut se faire mal, c'est pas dans 20 ans, ce sera trop tard. »
Sa réponse à la question de la baguette magique tient en deux points : de l'argent, et la réutilisation du réseau de routes secondaires peu fréquentées pour créer des parcours sûrs à moindre coût, en faisant confiance aux ingénieurs. Interrogé ensuite sur ce qu'il faudrait au-delà des véloroutes, il ajoute un maillage d'hébergements adapté à tous les budgets, du bivouac à la petite cabane en bois, et des stations de réparation avec pompe et outillage le long des parcours.
Les automobilistes espagnols, mystère non résolu
Dans un col de la Transpyrénées, à 7 ou 8 kilomètres-heure, il décrit un comportement qu'il n'a rencontré nulle part ailleurs : s'il faut attendre cinq minutes derrière un cycliste, l'automobiliste espagnol attend cinq minutes, double seulement quand la visibilité le permet, et encourage souvent au passage. Il relativise son échantillon de deux ou trois voyages en Espagne, et reconnaît ne pas avoir d'explication. La question reste ouverte, et il la pose aux auditeurs.

