L'épisode en détail
De Rennes à Sendai : un an sans avion, 11 000 km à la pédale
Lucile Roullé n'était pas baroudeuse dans l'âme. Sortie d'école de commerce, une vie professionnelle entre Paris, Rouen et Caen, un entraînement sportif « proche du néant ». Mais une envie tenace : voyager loin, longtemps, sans prendre l'avion. Avec son compagnon Quentin, la décision écologique a précédé le reste. Si on veut aller loin sans voler, il faut voyager longtemps. L'équation était posée.
Pour construire leur itinéraire, Lucile a fabriqué une urne avec des fiches « recette du voyage de rêve ». Chacun a rempli les siennes (pays, modes de transport, défis). Le compromis entre les deux visions a donné le cadre : un mois par pays, trains et bus pour rejoindre l'Asie centrale, puis le vélo jusqu'au Japon. De Rennes à Sendai en passant par l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kirghizistan, la Chine, le Laos, la Thaïlande, le Cambodge, le Vietnam, la Corée et le Japon.
« On ne veut pas aller vite. On veut juste aller loin. Et on a le temps. Pas une seule fois après le premier col de 2 500 mètres au Kirghizistan, je me suis posé la question de savoir si j'allais le faire. »
Le vélo longue distance est accessible. La preuve par l'Ouzbékistan.
Lucile insiste : elle n'avait aucune préparation physique au départ. Son entraînement a commencé en Ouzbékistan, un pays plat qui a servi d'échauffement. Les distances ont augmenté progressivement, de 40 km par jour en Italie à 90 km quotidiens en Asie centrale. Le Tadjikistan et le Kirghizistan ont ajouté le dénivelé. La Chine, entre le Sichuan et le Yunnan, les a menés à 4 700 mètres d'altitude.
Le message central de Lucile : le vélo longue distance n'est pas un sport extrême réservé aux athlètes. C'est un effort doux quand on le fait bien, quand on a une journée devant soi, quand on ne cherche pas la performance mais la découverte.
« Je n'avais aucun entraînement physique. Une hygiène de vie pas incroyable. Mais j'en avais envie. Et ce qui est bien avec le vélo, c'est que c'est un effort assez doux quand on le fait bien. »
Voyager sans avion : la logistique des trains, bus et ferries
Rejoindre l'Ouzbékistan depuis Rennes sans avion a pris un mois et quelques jours, dont trois semaines d'arrêt à Tbilissi pour les visas russe et chinois. Le reste : une succession de trains (Paris, Lyon, Genève, Zurich, Budapest, Bucarest, Istanbul), un bus de 24 heures quand le train turc refusait les vélos, puis un passage par la Géorgie, la Russie et le Kazakhstan. Au total, une dizaine de jours de transport effectif.
Le retour a suivi le même principe : ferry de Corée à Vladivostok, transsibérien jusqu'à Moscou, enchaînement de bus et trains européens pour arriver à temps pour Noël. Chaque frontière a été une négociation. Les règles concernant les vélos dans les trains varient d'un pays à l'autre, et souvent d'un contrôleur à l'autre.
La météo, les typhons et la réalité climatique vue du terrain
Lucile et Quentin ont traversé toutes les saisons au mauvais moment selon les guides touristiques : l'hiver en Asie centrale, la mousson en Asie du Sud-Est, le froid au Japon et en Corée. Un outil en ligne leur confirmait qu'ils étaient « dans le rouge » pour chaque pays. Ils ont assumé ce choix : voyager sans avion signifie traverser les saisons, pas les éviter.
Au Vietnam, le thermomètre a affiché 52 degrés. Quentin a fait une insolation. Ils ont traversé des zones dévastées par le typhon Yagi trois semaines après son passage. Au Cambodge, une plantation de poivre perdait entre 8 et 30 % de rendement chaque année par manque d'eau en pleine saison des pluies.
« On a pleuré sur nos vélos au Vietnam. Nous, on peut s'arrêter et prendre un hôtel climatisé. Les gens qui vivent là doivent juste s'adapter. Ils n'ont pas d'autre choix. C'est ce qu'on voulait voir à travers ce voyage. »
La vie à deux sur un vélo : chacun son rythme, chacun sa route
Avant le départ, les proches n'étaient pas tendres : « Ça va être un super test pour votre couple. » Lucile et Quentin n'avaient jamais vécu ensemble au quotidien en dix ans de relation. Le vélo a résolu l'équation : ils passaient la moitié de la journée seuls, chacun à son rythme, chacun dans ses pensées. Le soir, les routines se répartissaient naturellement (Quentin cuisine, Lucile monte la tente).
L'histoire s'est conclue par une demande en mariage mutuelle à Sendai, face à l'océan Pacifique. Les deux avaient prévu le même geste au même moment, sans s'être concertés.
« On a réalisé qu'on n'aurait jamais la même vitesse ni le même rythme. Le vélo, c'est un mode de transport parfait pour garder son moment à soi pendant la journée. Ça a plutôt renforcé notre relation. »
La « sobriberté » : sobriété plus liberté
C'est le mot inventé par Quentin pour décrire leur philosophie de voyage. Le voyage écologique n'est ni triste ni bridé. Il ouvre une dimension du voyage que l'avion a fait oublier : les rencontres sous un abri pendant la mousson, les communautés de cyclotouristes sur WhatsApp, les couleurs d'automne au Japon quand tout le monde attend les cerisiers du printemps.
Lucile refuse que son aventure serve à intimider. Pas besoin d'un an, pas besoin d'aller si loin. L'Italie, la France, la Turquie à quatre jours de train. Le message est simple : si l'envie est là, le reste suit.






