L'épisode en détails
Mathilda Buzaré pratique l’ultra-cyclisme depuis plusieurs années. Entrepreneure depuis deux ans, elle a lancé Upcomi, un média et une application qui mettent en relation les cyclistes avec les groupes et les événements qui leur ressemblent. Son objectif : plus de femmes au départ des événements vélo. Sur les épreuves de longue distance, 10 % des inscrits sont en moyenne des femmes, selon elle.
Ce que recouvre l’ultra-cyclisme
Il n’existe pas de définition universelle, chacun a la sienne. Pour Mathilda Buzaré, on entre dans l’ultra à partir de 200 km par jour, sur plusieurs jours, avec parfois des nuits passées sur le vélo. D’autres placent le seuil à 300 km, ou au moment où l’on roule une nuit entière.
D’un Londres-Paris caritatif au voyage à vélo
Son premier défi date de 2019 : une course caritative entre Londres et Paris, organisée chaque année par l’entreprise où elle travaillait, chaque kilomètre rapportant de l’argent à une association. Elle y roule 400 km en quatre jours, avec un ravitaillement tous les 30 km et une logistique prise en charge. Beaucoup de participants ont continué le vélo ensuite.
Après le Covid, un ami lui propose la Vélodyssée, de Bordeaux jusqu’à Nantes par la véloroute. Elle pose des sacoches sur un vélo et découvre ce qui deviendra sa façon de pratiquer : voyager et découvrir des territoires à vélo.
« Je me suis dit voilà, la liberté absolue, j'ai envie de faire ça un peu toute ma vie. »
À Paris, elle rejoint ensuite le collectif Girls on Wheels, avec qui elle roule tous les mercredis soir en mixité choisie, entre femmes et minorités de genre. Elle y croise des femmes qu’elle voyait sur Instagram et dont les défis fous l’inspiraient. Ce sont elles qui l’amènent vers la longue distance.
Un ouragan, des ferries à l’arrêt et une nuit sur un voilier
Son meilleur souvenir d’ultra-cyclisme vient de la Nomadian Rhapsobike, une course de plus de 2 000 km entre les bords de Loire et l’île de Skye, en Écosse, avec des ferries à prendre. Pendant l’épreuve, la fin d’un ouragan arrive sur l’Écosse et met tous les ferries à l’arrêt. Elle se retrouve bloquée sur une île où plus aucun hôtel n’a de place.
À la capitainerie, où elle vient sécher ses vêtements et prendre une douche, elle rencontre des Français qui voyagent sur un grand voilier et l’invitent à dormir à bord, en pleine mer. Le lendemain matin, il faut écoper la petite navette qui la ramène à la capitainerie, remplie d’eau pendant la nuit. Son vélo, lui, y a dormi.
« Je pense que c'est ce que je recherche aussi dans l'ultra, c'est comment je me débrouille dans ce type de situation. »
Gérer ces imprévus, dont une réaction allergique et un câble de dérailleur cassé, fait ses meilleurs souvenirs. L’ultra, dit-elle, rend très à l’écoute de soi et des autres.
Desertus Bikus, la course d’ultra-cyclisme qu’elle conseille pour débuter
À une femme qui voudrait se lancer, Mathilda Buzaré recommande la Desertus Bikus, qui traverse chaque année l’Espagne. Pionniers sur la place des femmes, ses organisateurs ont atteint, selon elle, 40 % d’inscrites, quand la norme tourne autour de 10 %. Avant le départ, ils animent un groupe WhatsApp et des webinaires, et réservent aux femmes un lien d’inscription qui reste ouvert plus longtemps.
Sur la course, l’environnement très mixte change l’ambiance, et elle y a noué beaucoup d’amitiés. Autre argument, la sécurité : en Espagne, les automobilistes dépassent les cyclistes en laissant beaucoup de distance.
Ces 40 % tiennent à un travail de longue haleine, réalisé notamment grâce à Anaïs et Camille, de la communauté Girls on Wheels. Elles ont parlé avec les femmes qui avaient envie de s’inscrire et avec les organisateurs, pour obtenir ce lien différencié. Le lien a ensuite circulé de femme à femme.
Pourquoi les femmes mettent plus de temps à s’inscrire
Le lien ouvert plus longtemps répond à un constat : les femmes prennent plus de temps pour se décider. Les raisons sont d’abord logistiques, les femmes portant plus souvent la charge de l’organisation familiale, surtout quand il y a des enfants. Une femme met aussi plus de temps à se dire capable : face à un événement de 1 000 km, une cycliste qui a bouclé un 300 km se dira qu’elle doit encore en refaire plusieurs d’affilée.
« Il y a une surpréparation, qui se démontre d'ailleurs dans les résultats. Les taux d'abandon chez les hommes sont plus forts que chez les femmes, parce qu'au moment de l'inscription, une femme est généralement plus prête qu'un homme. »
Pour 2030, elle se dirait déjà très contente d’un taux de 40 % de femmes atteint sur tous les événements, et espère voir des femmes dans les top 10 et sur les premières places.
Upcomi, des collectifs aux organisateurs d’événements
Le premier outil d’Upcomi, créé en 2024, est une carte des collectifs cyclistes en France, notamment ceux qui roulent en mixité choisie. Pour elle, trouver un groupe passe avant le choix d’une course, car il faut pouvoir s’entraîner et trouver des conseils. Et avant de se dire qu’un événement est fait pour soi, il faut se sentir légitime.
Upcomi référence ensuite les événements et repère ceux qui travaillent la mixité. Parmi les questions posées chaque fois aux organisateurs qu’Upcomi met en avant sur Instagram : que faites-vous pour avoir plus de femmes au départ ? Beaucoup ont des idées sans toujours savoir quoi faire concrètement, d’où le guide.
Le genre passe en premier ; elle souhaite aborder ensuite le handicap et le sujet des personnes racisées. Les femmes forment la moitié de la population, et les attirer est un enjeu de croissance pour les événements, les marques et les territoires. Comme les organisateurs cherchent à remplir leurs événements, elle parle d’un cercle vertueux. Il reste beaucoup de pédagogie à faire. Prochaines étapes : un programme financé avec des marques pour aider les organisateurs et une grande étude sur les freins à l’inscription.
Le guide des 100 actions, avant, pendant et après l’événement
Le guide, proposé sur le site d’Upcomi, recense les initiatives repérées par l’équipe, en trois temps. Avant l’événement, le travail porte sur la représentation. Le vocabulaire guerrier ne peut pas être le seul récit : pour une débutante, se dire « il va falloir que je performe » est une grosse barrière à l’entrée. Les photos comptent aussi.
« Le fait de ne pas avoir de photos de femmes sur les sites internet des événements, c'est un gros biais qui nous empêche de nous projeter. »
L’autre gain rapide se trouve à l’inscription : des quotas, avec 50 % des billets réservés aux femmes, un lien ouvert plus longtemps, une réduction ou des places en duo, puisqu’on s’inscrit plus volontiers à deux à un premier événement. Le guide conseille aussi de travailler avec les collectifs locaux, qui recommanderont l’événement si le courant passe avec l’organisateur.
Pendant l’événement, la logistique compte, à commencer par les toilettes : sur des trails, où le guide s’applique aussi, des organisateurs les ont repérées sur tout le parcours. Des protections à disposition en cas de règles font la différence. Autre piste, une charte de bonne conduite signée par tous, contre les gestes qui se veulent sympathiques et deviennent intrusifs, comme prendre la roue des mains d’une cycliste qui répare sa chambre à air.
Après l’événement, il reste à recueillir l’avis des participantes et à corriger ce qui peut l’être : un événement inclusif ne se construit pas du premier coup, et les femmes qui ont aimé une course la recommandent à d’autres.
Bivouac, mécanique et vélotaf : lever les peurs par étapes
Deux peurs reviennent avant une première longue distance. Le bivouac peut être très bloquant, pour les femmes en particulier, alors que l’ultra n’oblige pas à bivouaquer. Pour la mécanique, elle conseille les ateliers qui proposent des sessions en mixité choisie pour apprendre à réparer son vélo. Des événements en groupe, en semi-autonomie, aident aussi : une fois le bivouac tenté à plusieurs, on constate qu’il ne se passe pas grand-chose.
Le collectif joue le même rôle pour le vélotaf. Mathilda Buzaré n’avait jamais roulé dans Paris et en avait très peur. Rouler en groupe avec Girls on Wheels dans une ville aussi dense lui a donné un sentiment de force et l’a aidée à se réapproprier l’espace public, puis à se mettre au vélotaf. Elle relie aussi la place des femmes dans le vélotaf à l’aménagement : les villes avec plus de pistes cyclables comptent plus de femmes qui se lancent.
À une femme qui hésite, elle conseille d’être indulgente avec elle-même, de relativiser les risques, de rejoindre un collectif proche de chez elle, de tester le co-vélotaf et d’apprendre la mécanique dans un atelier d’autoréparation. Aux vélotafeuses tentées par la longue distance, elle propose une première étape simple.
« Allez-y, achetez des sacoches et partez en micro-aventure juste à côté de chez vous. »






