L'épisode en détails
Adrien Guilmin, du vélotaf bruxellois aux courses d’ultra-endurance
Adrien Guilmin a 34 ans. Il a grandi à Marche-en-Famenne, en Ardenne belge, et vit à Bruxelles depuis dix ans. Le vélo est entré dans sa vie comme exutoire : des troubles de la concentration, beaucoup d’énergie à canaliser, et le vélo comme médium pour tenir en place. D’abord cycliste opportuniste pendant ses études, puis sportif chez Decathlon, il a progressivement allongé les distances. Aujourd’hui, il roule au quotidien dans Bruxelles sur un Oma Fiets hollandais et participe à des courses de bikepacking et d’ultra-endurance à travers le monde.
Bruxelles à vélo : le moyen de transport le plus logique
Adrien ne connaît pas les lignes de tram ni de bus de Bruxelles. En dix ans, il n’en a pas eu besoin. Le vélo va plus vite qu’une voiture en ville, se gare partout, profite des sens uniques exceptés et des tourne-à-droite aux feux rouges. Pour lui, la liste des avantages de la voiture se résume à être au sec et pouvoir écouter la radio. Pas assez pour justifier de prendre le volant sur deux kilomètres.
« Donnez-moi une liste d'avantages aussi longue quand on utilise sa voiture. Moi, je n'en vois pas. »
Le déclic Covid et la Silk Road Mountain Race
Tout a commencé par une vidéo YouTube : le documentaire « Wild Horses » sur la Silk Road Mountain Race, 1 800 km à travers le Kirghizistan. Adrien achète un cyclocross pendant le confinement et décide de rouler 24 heures d’affilée au départ de Bruxelles. L’expérience tourne à la catastrophe : pas assez d’eau, GPS à plat, nuit glaciale sur le porche d’une église à Givet. 400 km et une leçon d’humilité plus tard, il s’inscrit à la Silk Road pour l’été suivant. Sa première vraie course de bikepacking.
« Ce n'était pas hyper positif. Mais après quelques jours de récupération, je me suis dit : il y a moyen d'améliorer certains trucs pour que cette expérience soit beaucoup plus agréable. »
Cinq vélos pour cinq usages
Adrien possède un Oma Fiets pour la ville, un vieux Peugeot pour les sorties au bar (« si on me le vole, j’aurai perdu 50 euros »), un vélo de route pour le macadam, un gravel pour le mixte, et deux VTT : un carbone pour la performance, un titane sur mesure pour le bikepacking. Le titane supporte jusqu’à 130 kg de charge utile, encaisse mieux les chocs qu’un carbone et se prête aux courses engagées où casser un cadre en pleine montagne n’est pas une option. À 1m96, Adrien a fait fabriquer ce VTT à sa géométrie exacte, parce qu’à 18 heures par jour sur la selle pendant plusieurs jours, chaque millimètre de position compte.
Le vélotaf comme entraînement invisible
Chaque kilomètre sur le vélo hollandais de 20 kg, sous la pluie belge de décembre, est un kilomètre de pris. Pas de l’entraînement pur, mais du conditionnement mental et physique. Se dire « il pleut, il fait froid, j’y vais quand même » prépare aux nuits dans les Balkans ou aux cols à 3 500 mètres au Kirghizistan. En retour, l’ultra donne au vélotaf une évidence : quand on a roulé trois jours sans dormir, enfourcher son vélo pour aller au bureau ne demande plus aucun effort de volonté.
S’entraîner pour durer : zones, renfo et intervalles
Adrien roule entre 10 et 20 heures par semaine selon la saison. Pendant longtemps, il accumulait les kilomètres en zone 1 et zone 2, l’endurance de base. Deux évolutions ont changé sa pratique. D’abord, le renforcement musculaire : une kiné lui a expliqué que ses muscles avaient grandi plus vite que ses tendons et ligaments. Deux à trois séances par semaine, un programme revu toutes les six semaines, et les douleurs de genou et de nuque ont disparu. Ensuite, les intervalles en zone 4 et 5, pour développer les fibres musculaires rapides. Le résultat : plus de puissance dans les montées techniques, plus de polyvalence, une meilleure résistance aux crampes sur les longues distances.
« Tes muscles ont grandi assez vite par rapport à tes articulations. C'est un peu comme avoir des jambes super développées avec des tendons qui ne suivent pas. »
Le mental : tout passe
Les breakdowns arrivent. L’envie de jeter son vélo dans une rivière des Balkans existe. La technique d’Adrien : s’asseoir dix minutes, respirer, fermer les yeux, et accepter qu’il n’y a qu’un seul choix, avancer. Ses moments difficiles : la tombée de la nuit (savoir qu’on va rouler des heures dans le noir) et le petit matin entre 5h30 et 7h30 (le corps qui réclame un reset après une nuit blanche).
Ce qu’il a appris : le moment le plus dur est temporaire. Exactement comme le moment de bonheur intense au sommet d’un col au coucher du soleil. On ne peut pas avoir une croissance infinie du bonheur. Alors on remplit ses batteries quand c’est beau, et on avance quand c’est dur. Les micro-victoires, kilomètre par kilomètre, font le reste.
« Le moment le plus négatif n'est que momentané, au même titre que le moment de bonheur intense. Et ça permet de relativiser. »
Nutrition et sommeil en course
Adrien mange toutes les heures, par petites quantités. Un bip sur le GPS le rappelle à l’ordre. Mieux vaut un estomac qui digère en continu que la digestion lourde d’un gros repas qui détourne l’énergie des jambes. Son trio : glucides (pâtes de fruits, pain), protéines et graisses (beurre de cacahuète, barres), et deux ou trois gels de secours. Sa valeur sûre : les barres Snickers, « le graal » pour le combo sucre-cacahuètes-protéines. Hydratation : eau, Coca, Aquarius à volonté, plus des pastilles de sels pour fixer l’eau dans le corps.
Pour le sommeil, sur les courses de deux à trois jours, il tente de ne pas dormir la première nuit. Ensuite, des power naps de 20 à 25 minutes, comme les skippers du Vendée Globe. Sur les courses plus longues, il dort trois à quatre heures par nuit, de préférence juste après le coucher du soleil, et se lève vers 2 ou 3 heures du matin pour être actif pendant les heures les plus froides.
MacGyver au Maroc
Sa plus grosse galère : un clou de 10 cm dans le pneu arrière pendant l’Atlas Mountain Race au Maroc. Le clou traverse la bande de roulage et ressort par le flanc. Les mèches tiennent d’un côté, pas de l’autre. Deux jours à s’arrêter toutes les deux heures pour regonfler et rafistoler. La solution finale : une aiguille à coudre, du fil et de la superglue achetés dans un bazar de village. Un « blob » pas très esthétique sur le flanc du pneu, mais qui tient jusqu’à l’arrivée. Sa leçon : toujours emporter 150 à 250 grammes de matériel de réparation en plus. Quelques colliers de serrage et du fil de pêche peuvent sauver une course.
« Si tu te dis "je la fais super light", tu risques de te retrouver au milieu de la cambrousse sans rien pour réparer. »
Ce qu’on retient
Adrien Guilmin résume tout en une phrase : « Tout vient à point à qui sait attendre. » La patience, l’humilité face aux éléments, la connaissance de soi. L’ultra-endurance à vélo n’est pas réservée à une élite. Son conseil : prendre n’importe quel vélo en bon état, un sac à dos, et partir. Les Ardennes belges, la vallée de la Semois, l’Eifel allemand sont à quelques heures de train. Pas besoin du meilleur équipement du monde. Juste l’envie d’aller voir un peu plus loin que d’habitude.






