L'épisode en détails
Seulement 40 % de femmes parmi les cyclistes bruxellois
En 2019, une étude de Pro Vélo intitulée Être une femme cycliste dans les rues de Bruxelles révélait que seulement 36 % des cyclistes bruxellois étaient des femmes. En 2023, l’Observatoire du vélo chiffrait le ratio à 40 %. L’inégalité se réduit, mais la parité reste loin.
Marion Van Boekel, chargée de programme chez Ride Your Future, identifie plusieurs facteurs. Les constructions sociales d’abord : un homme à vélo, c’est banal. Une femme à vélo, c’est courageux. Les normes vestimentaires ensuite : la pression d’être bien habillée freine certaines cyclistes. La répartition inégalitaire des tâches aussi : enfants, courses, déplacements utilitaires multiples demandent un vélo équipé. Et la perception accrue du danger, renforcée par l’éducation, pousse les femmes à éviter ce qui semble risqué.
« Les femmes font plus de déplacements utilitaires. Il faut pouvoir transporter ses enfants, ses courses. Sur un vélo, il faut avoir le vélo adapté. »
Elles en Selles : trois ateliers pour lever les freins
Le programme Elles en Selles, lancé en 2021, propose des ateliers en non-mixité pour accompagner les femmes dans leur pratique du vélo. Premier volet : l’apprentissage de la mécanique de base. Savoir quand une chaîne rouille, détecter du jeu dans le guidon, faire un check rapide de son vélo avant de rouler. Beaucoup de cyclistes, hommes ou femmes, roulent sur des vélos mal entretenus. Mais les femmes hésitent davantage à mettre les mains dans la mécanique.
Deuxième volet : les jeux à vélo. Encadrés par Barbara, monitrice et cycliste amateur qui a remporté le BXL Tour, ces exercices ludiques travaillent l’équilibre, le roulage en peloton, les arrêts brusques et les dépassements. Des compétences directement utiles en circulation quotidienne.
Troisième volet : les initiations au pump track en petits groupes de 5 à 10 femmes. Le pump track, avec ses bosses et ses virages relevés, impressionne à première vue. Mais une fois les premiers tours passés, l’effet sur la confiance est spectaculaire. Les participantes ressortent en se disant que si elles peuvent rouler là-dessus, elles peuvent rouler partout.
« Une fois qu'elles avaient roulé sur le pump track, elles se sentaient beaucoup plus capables sur leur vélo. »
Pourquoi la non-mixité est nécessaire
Tous les ateliers Elles en Selles sont réservés aux femmes, sauf les balades en famille. Marion explique le choix par expérience directe : dans les ateliers mixtes, les hommes ont tendance à s’imposer dans la conversation, à mettre en avant des compétences existantes, à couper la parole. L’espace non mixte permet aux participantes de poser leurs questions sans pression, à leur rythme.
La seule exception est la balade en famille, lancée cette année, où mères et pères peuvent accompagner ensemble leurs enfants. Avoir des enfants est un frein supplémentaire : difficile de se libérer pour un atelier le samedi après-midi quand on n’a personne pour garder les petits. Intégrer les enfants dans le programme élimine cet obstacle.
« La non-mixité permet à toutes les participantes de poser leurs questions calmement, sans que personne leur coupe la parole. »
La Fancy Women Bike Ride : 100 femmes dans les rues de Bruxelles
Chaque année, lors de la Journée sans voiture, Ride Your Future co-organise la Fancy Women Bike Ride à Bruxelles. Cette balade féministe, née en Turquie, invite les femmes à rouler ensemble, en portant la tenue de leur choix : mini-jupe, robe colorée, vélo décoré. Le message est double : les femmes ont leur place dans l’espace public, et on peut faire du vélo en s’habillant comme on veut.
La première édition bruxelloise visait 50 participantes. Plus de 100 se sont présentées. Le documentaire Women Don’t Cycle de Manon Brulard, un voyage à vélo de Bruxelles à Tokyo filmant des initiatives féministes cyclistes dans le monde entier, a amplifié la visibilité de l’événement. Les organisatrices internationales ayant cessé la coordination globale, l’édition bruxelloise pourrait être rebaptisée Brussels Women Bike Ride.
« Le but, c'est de rouler toutes ensemble et de montrer qu'on peut faire du vélo en s'habillant comme on veut. »
Ce qui doit changer au-delà des ateliers
Les ateliers Elles en Selles sont des petits pas. Le changement fondamental, Marion le situe ailleurs : une répartition plus égalitaire des tâches domestiques pour libérer du temps de déplacement, une éducation qui n’associe plus le vélo à un sport d’hommes, une perception du danger qui ne soit pas genrée, et une occupation de l’espace public où les femmes se sentent aussi légitimes que les hommes.
Ride Your Future travaille en réseau avec Molenbike (programme Les Hirondelles pour l’apprentissage du vélo), le Casual Cycling Club (balades mixtes), Bruxelles Mobilité et la Ville de Bruxelles. L’approche est complémentaire plutôt que concurrente : chaque association couvre un maillon de la chaîne, de la mise en selle à la mécanique, des jeux à vélo aux balades festives.
« Le changement fondamental, c'est que les femmes se sentent libres de circuler et d'exploiter l'espace public autant que les hommes. »





