L'épisode en détails
Le vélo, moteur de réinsertion professionnelle : le modèle des Ateliers de l’Audace
Le vélo comme moteur de réinsertion professionnelle, c’est le projet que porte Priscillia Petitjean à Lyon. Directrice des Ateliers de l’Audace, un atelier chantier d’insertion, elle accueille 26 personnes éloignées de l’emploi et les forme aux métiers du cycle. Le taux de sorties dynamiques atteint 87 %, soit près du double de la moyenne nationale (en dessous de 50 %). En deux ans d’existence, l’atelier répare environ 3 000 vélos par an avec un délai moyen de 5 jours, contre 15 jours à 3 semaines chez la plupart des vélocistes.
Une sortie dynamique signifie que la personne quitte l’atelier avec un emploi pérenne, un cursus de formation ou un diplôme. Le parcours moyen dure un an, avec un maximum de deux ans fixé par le pass insertion par l’activité économique (IAE). Certains parcours fulgurants mènent à un emploi en quelques mois.
« Quand les personnes arrivent ici, on leur dit qu'on n'est qu'un sas, pas une destination. Ils sont là pour prendre un maximum et partir dès qu'ils le sentent. »
De la mécanicienne autodidacte à la directrice d’atelier d’insertion
Priscillia Petitjean a découvert le vélo par nécessité. À vingt ans, sans permis ni voiture, elle achetait une vieille randonneuse Gitane à 40 euros au marché pour parcourir 40 kilomètres par jour en alternance. Le vélo est tombé en panne au bout de trois jours. Decathlon demandait un prix quatre fois supérieur au coût du vélo et une immobilisation de trois semaines. Elle a appris à réparer elle-même, dans les ateliers d’auto-réparation de Grenoble et Lyon.
À 21 ans, elle décrochait son premier contrat de mécanicienne cycle chez Vélo’v CycloCity à Lyon. Treize ans plus tard, elle est passée par la cyclo-logistique, le coursier à vélo chez Bicycle, la formation de sans-abri, puis la création des Ateliers de l’Audace. Son parcours inclut aussi de l’humanitaire en Inde et en Côte d’Ivoire, d’où elle est revenue avec la conviction que l’aide la plus pertinente se trouve souvent en bas de chez soi.
« Le vélo, c'est un virus. Quand on commence à comprendre qu'on peut réparer quelque chose et profiter du résultat au quotidien, c'est très agréable. »
Les métiers du cycle comme tremplin d’insertion
Les Ateliers de l’Audace forment à une large palette de métiers. La réparation de vélos d’abord : diagnostic, remplacement de pièces, réglages. Le reconditionnement ensuite : collecte de vélos donnés, démontage, tri, nettoyage, remise en état, revente. L’accueil client : renseigner, orienter, rédiger des devis, répondre au téléphone, établir des factures. La gestion des réseaux sociaux : rédaction d’annonces sur Facebook Marketplace, réponses aux demandes. La logistique : commandes, réception, étiquetage avec codes-barres.
L’atelier fonctionne aussi en unités mobiles : l’équipe se déplace pour réparer les vélos directement chez les clients, particuliers comme collectivités. Un vélo de courtoisie est prêté pendant la réparation, pour que personne ne soit privé de moyen de locomotion. Le taux de SAV reste en dessous de 3 %.
« Quand vous confiez votre vélo aux Ateliers de l'Audace, chaque euro sert le projet et crée des emplois. C'est le Décathlon éthique. »
Des profils divers, un objectif commun
Les 26 salariés en insertion viennent d’horizons très différents : personnes issues de quartiers prioritaires, réfugiés, bénéficiaires de minima sociaux, personnes en situation de handicap physique ou mental, victimes de ruptures sociales aggravées par le Covid. Chaque parcours commence par un diagnostic individuel : d’où vient la personne, quelles sont ses contraintes (enfants, handicap, confiance), où veut-elle aller.
Certains partent avec un CQP cycle (le diplôme officiel du vélo), préparé à la SEPR à Lyon. D’autres rejoignent Decathlon en alternance. D’autres encore reprennent confiance avant de se tourner vers un tout autre secteur. L’objet social reste prioritaire sur la rentabilité économique. L’atelier refuse de rationaliser les parcours de formation au détriment du temps nécessaire à chaque individu.
« On a 87 % de sorties dynamiques. La moyenne en France est en dessous de 50 %. On est des bébés et pourtant on est déjà à 87 %. »
Le vélo vu depuis trois continents : Inde, Afrique, France
Les expériences de Priscillia Petitjean à l’étranger éclairent son regard sur le vélo. En Inde, le vélo était réservé aux plus démunis : des personnes âgées tractant des tonnes de marchandises sur de vieux vélos anglais, pendant que la marque Tata motorisait les rickshaws par millions. L’image du vélo y restait très négative.
En Afrique, le constat diffère. Le vélo est partout, dans les villes comme dans les campagnes. Il reste un outil des populations modestes, mais sans le stigmate observé en Inde. En France, le vélo se repositionne comme outil de mobilité d’avenir. Priscillia Petitjean y voit un terrain où l’insertion professionnelle peut s’ancrer durablement, à condition de remettre l’humain au centre de l’équation plutôt que de ne penser qu’en termes d’infrastructures et de matériel.
« Il faut remettre l'humain au centre de l'équation. Le Covid a mis beaucoup de gens à vélo. Ce n'était pas pour des raisons d'infrastructures, mais pour des raisons qui dépassaient tous ces paramètres. »





