L'épisode en détails
Pourquoi la cohabitation vélo piéton en ville pose problème
Les tensions entre cyclistes et piétons ne naissent pas d’une incompatibilité fondamentale entre les deux modes. Elles naissent d’aménagements mal conçus. Florine Cuignet, chargée de politique bruxelloise au GRACQ, pointe le mécanisme : pour ne pas perturber le trafic motorisé, les aménageurs regroupent cyclistes et piétons sous l’étiquette « modes actifs » et les font partager le même espace. Le résultat est prévisible.
Le long du canal de Bruxelles, axe structurant du réseau vélo, les cyclistes qui viennent de la périphérie pour aller travailler partagent les mêmes infrastructures que les promeneurs. Les vitesses et les usages sont incompatibles. L’expérience est mal vécue des deux côtés : les cyclistes perçoivent les piétons comme des obstacles, les piétons vivent le frôlement d’un vélo rapide comme une agression.
« Souvent, pour ne pas trop embêter le trafic motorisé, on met les cyclistes avec les piétons. On fait un package fourre-tout qu'on appelle les modes actifs. »
Premier levier : séparer physiquement les flux
La première réponse est l’aménagement. Le GRACQ défend une séparation claire entre l’espace piéton et l’espace cycliste, particulièrement sur les axes à fort trafic. Les pistes cyclables à hauteur de trottoir fonctionnent quand l’espace est généreux, mais deviennent problématiques dès que la largeur se réduit. Avec une piste de 80 cm collée au trottoir, comme c’était le cas rue de la Loi avant le réaménagement, les débordements mutuels sont inévitables.
L’exemple de la rue de la Loi est parlant. En 2003, une bande de circulation a été supprimée pour créer des pistes cyclables sur trottoir. Le flux de cyclistes a explosé au fil des années, dépassant largement les prévisions initiales. Les conflits avec les piétons se sont multipliés. Ce n’est qu’en reprenant encore une bande de circulation pour créer un aménagement vélo séparé, restituant le trottoir aux piétons, que la situation s’est apaisée.
« On ne construit pas un pont en regardant le nombre de personnes qui traversent la rivière à la nage. »
Deuxième levier : former les cyclistes et sensibiliser les piétons
Même avec des aménagements parfaits, la formation reste indispensable. Beaucoup de cyclistes ne réalisent pas que leur aisance à vélo ne supprime pas le sentiment d’insécurité du piéton. Un vélo qui passe à proximité, même à vitesse modérée, provoque un effet de surprise vécu comme une agression par le piéton. C’est cet effet de surprise, plus que le danger réel, qui génère la plupart des altercations.
Le GRACQ milite pour intégrer la formation vélo au parcours scolaire, afin que tous les enfants acquièrent les mêmes bases. Cette formation bénéficie aussi aux futurs automobilistes, qui comprendront pourquoi un cycliste ne se colle pas aux portières ou pourquoi il prend toute la voie dans certaines situations. En revanche, l’association est opposée à un permis vélo, qu’elle juge limitant et inapplicable.
« Le fait que le cycliste maîtrise son vélo et sa vitesse ne veut pas nécessairement dire qu'il n'y a pas de souci avec le piéton. »
Troisième levier : la répression quand c’est nécessaire
Le GRACQ n’hésite pas à l’affirmer : les cyclistes qui mettent en danger les piétons doivent être verbalisés. Ce n’est pas une position confortable pour une association de défense des cyclistes, mais Florine Cuignet la défend sans ambiguïté. La répression doit rester ciblée et discernée, pas systématique.
Une distinction est nécessaire. Certains cyclistes roulent sur le trottoir par ignorance de la règle. D’autres le font par peur, parce que les infrastructures ne leur inspirent pas confiance. D’autres encore sont réellement dangereux. La réponse n’est pas la même dans les trois cas : formation pour les premiers, aménagement pour les seconds, verbalisation pour les derniers. C’est tout l’intérêt d’une politique globale plutôt que d’une approche uniquement répressive.
« On ne peut pas accepter que des cyclistes mettent en danger des piétons. Si ça doit passer par de la verbalisation, ça passe par de la verbalisation. »
Le cas du piétonnier : interdire ou adapter ?
La polémique autour du piétonnier des boulevards du centre de Bruxelles résume les tensions. Ce piétonnier a été créé sur un axe cyclable structurant, sans alternative offerte aux cyclistes. Résultat : les cyclistes se retrouvent soit mélangés aux voitures sur les axes parallèles, soit au milieu des piétons dans le piétonnier.
Le GRACQ défend le maintien des piétonniers ouverts aux vélos par défaut, tout en reconnaissant que certains moments de forte affluence rendent la cohabitation impossible. Rue Neuve aux heures d’ouverture des magasins, aucun cycliste ne tente le passage. Le soir, la même rue est quasiment vide et constitue un itinéraire adapté. L’interdiction a priori n’a pas de sens. La solution passe par la création d’axes cyclables parallèles pour les déplacements rapides.
« Si on supprime un axe cyclable pour faire un piétonnier sans fournir d'alternative, les tensions qu'on connaît sont la conséquence directe de ce choix. »




