L'épisode en détails
Vélo-école et mobilité scolaire : un enjeu de société
Les scolaires représentent 23% de la population et génèrent 14% des déplacements motorisés sur l’agglomération lyonnaise, sous forme de mobilité d’accompagnement : des adultes qui transportent des enfants en voiture. Cyril Vernay, chargé de mission mobilité scolaire à la Maison du Vélo de Lyon, travaille à développer la pratique du vélo chez les enfants et leurs familles sur une métropole de 1,5 million d’habitants. Sa conviction : le vélo n’est pas qu’un mode de transport, c’est un outil d’autonomie qui élargit les possibles de l’enfant.
« Le moteur du vélo, c'est le sourire à l'arrivée. C'est ce qui fait que le lendemain matin, on a envie de le reprendre. »
La Maison du Vélo de Lyon : 20 ans d’expertise par public
Fondée en 2004 sous le nom Pignon sur Rue, la Maison du Vélo de Lyon regroupe une dizaine de salariés dont la moitié sont moniteurs qualifiés pour la formation à la circulation à vélo. Sa particularité : une organisation par public (scolaires, salariés, grand public, insertion) plutôt que par type d’action. Cette approche permet de développer une expertise fine des pratiques de chaque catégorie et de dépasser l’explication unique par l’aménagement.
L’association travaille principalement avec la Métropole de Lyon (compétences collèges, voirie et mobilité) et la ville de Lyon. Depuis 2020, l’arrivée d’un exécutif écologiste a fortement accéléré les projets d’aménagement cyclable et le lancement d’une vélo-école institutionnelle, loin du modèle associatif bénévole des débuts.
Le savoir rouler à vélo : ambitions et limites
Le savoir rouler à vélo, lancé dans le plan vélo 2018, vise à former 800 000 enfants à la pratique autonome du vélo en circulation. Le programme comporte trois blocs : maniabilité de l’engin, connaissance et application des règles de circulation en milieu sécurisé, puis pratique en milieu ouvert. Minimum 10 heures, du CP à la 6e.
Sur le terrain, la réalité est plus compliquée. À Lyon, 80% des élèves de primaire suivaient déjà un cycle de 10 séances, mais limité à la maniabilité, sans circulation réelle. Les 17 partenaires du programme (FFC, moniteurs VTT, FUB) n’ont pas tous le même objectif : certains visent la pratique sportive, d’autres la mobilité urbaine. L’injonction contradictoire est claire : on demande aux moniteurs d’amener des enfants à un niveau que l’environnement urbain et l’absence de pratique familiale rendent difficilement atteignable.
« Quand tu prends 15 enfants et que tu les mets sur des vélos, tu vois très vite l'enfant qui s'est déjà déplacé avec ses parents par rapport à tous les autres. Les capacités ne sont pas du tout les mêmes. »
Pas de vélo utilitaire sans vélo loisir : le rôle des parents
L’hypothèse centrale de Cyril : la pratique utilitaire du vélo nécessite une pratique de loisir antérieure. Le vélotaf ou le vélo-école ne s’improvisent pas. Il faut avoir déjà roulé pour le plaisir, dans un cadre détendu, avant de pouvoir gérer les contraintes temporelles, vestimentaires et sécuritaires de la mobilité quotidienne.
Or l’accès aux loisirs extérieurs et à la pratique sportive est socialement déterminé. Les enfants qui arrivent au savoir rouler avec une expérience familiale sont opérationnels rapidement. Les autres découvrent tout : la chaussée, les véhicules, le partage de l’espace. La Maison du Vélo a donc développé une formation « famille à vélo » au Parc de la Tête d’Or : deux séances de deux heures pour apprendre aux parents à circuler en ville avec un enfant de 6 ans ou plus.
Inégalités sociales et possession de vélo chez les enfants
Une enquête menée avec le CNRS et l’université Lyon 2 révèle des données contre-intuitives. Le taux de possession de vélo chez les enfants est plus élevé qu’attendu, même dans les milieux populaires. Mais il décline de la maternelle à la fin du collège, au lieu de croître. L’effondrement est brutal dans les familles où aucun des deux parents n’a de vélo : sans pratique parentale, la pratique enfantine s’arrête à la sortie de l’aire de jeux.
Autre constat : les familles populaires achètent davantage de vélos neufs (à Decathlon) que d’occasion ou via les ateliers d’autoréparation associatifs. Les raisons ne sont pas encore toutes identifiées, mais le phénomène est mesurable. Et plus les parents se déclarent à l’aise financièrement, plus ils se sentent capables d’accompagner leur enfant à vélo en circulation.
« Le taux de possession de vélo chez l'enfant s'effondre totalement dans les familles où aucun des deux parents n'est équipé. C'est assez logique : il n'y a pas de pratique enfantine du vélo sans pratique des parents. »
Former les adultes pour libérer les enfants
Le levier d’action est clair : former les adultes au contact de l’enfant. Parents, animateurs de centres sociaux, enseignants. Le savoir rouler ne suffit pas seul, car les enfants ne peuvent pas pratiquer sans accompagnement adulte avant le collège. Le stade ultime de la « carrière cycliste » n’est pas de rouler vite, mais d’être capable de guider un enfant de 6 ans en circulation urbaine : gérer quelqu’un qui ne voit pas au-dessus des voitures, ne connaît pas le code de la route, et dont les réactions sont imprévisibles.
La Métropole de Lyon avance sur le sujet. Un appel à projet a doté cinq collèges de vélos pour développer des actions éducatives. Si Cyril avait une baguette magique, il mettrait des vélos à disposition des enseignants dans tous les collèges de France, une mesure qui ne coûterait pas grand-chose mais changerait la donne.
« Faire des pistes cyclables et les cyclistes viendront, c'est tout à fait vrai. Les gens qui font déjà du vélo, ils viendront. Mais il y a un enjeu d'accompagner ceux qui n'en font pas encore. »




