L'épisode en détails
Bilan carbone du ski : le transport pèse plus que les remontées mécaniques
Le bilan carbone d’un séjour au ski se décompose de manière contre-intuitive. Le transport représente 50% de l’empreinte totale, une moyenne qui masque des écarts considérables : un skieur venant du Brésil en avion émet énormément, mais un habitant de Grenoble qui prend sa voiture dix fois par saison peut émettre davantage qu’un Parisien venant une seule fois. L’alimentation arrive en deuxième position à 8% (raclettes et fondues, souvent accompagnées de viande). La paire de skis pèse environ 7%. Les remontées mécaniques, souvent désignées comme le problème, ne représentent que 2% du bilan, soit 1,4 kg de CO₂ sur une journée à environ 50 kg, grâce à l’électricité largement décarbonée en France.
« Le domaine skiable, on est à 1,4 kg sur une journée à 50 kg. On est à 2% du bilan du ski. Pas grand-chose. »
Guillaume de Lustrac a parcouru les 300 stations de ski françaises à vélo, soit plus de 9 000 kilomètres, pour documenter ces réalités. Son Tour de France des stations a donné naissance au documentaire « Nouvelles Pistes » et au podcast du même nom.
Neige de culture : la triple menace eau, électricité, températures
Toutes les stations françaises utilisent des canons à neige, sauf une dans les Vosges. La neige de culture dépend de trois ressources : l’eau, l’électricité et le froid. Les trois sont menacées. Les Alpes affichent déjà +2,3°C de réchauffement moyen. Sur Météo France, les projections 2050 montrent que beaucoup de stations n’auront plus de températures négatives en janvier.
L’eau constitue une bombe à retardement. Des enquêtes révèlent que certaines stations puisent de manière illégale dans des réserves. Plusieurs gestionnaires ont confié hors micro qu’ils devaient d’abord « rentrer dans les clous de la loi ». Côté électricité, les coûts ont été multipliés par 7 à 10 depuis la guerre en Ukraine. La station du Lac Blanc dans les Vosges a chiffré à 2 millions d’euros le coût de rénovation de ses canons, sans quoi elle ne peut plus ouvrir. Même Courchevel, géante des Alpes, se retrouve quasiment dans le rouge à cause de ses coûts énergétiques.
« C'est vraiment un colosse aux pieds d'argile. Ça rapporte énormément d'argent, mais le ski alpin est en voie de disparition dans beaucoup de stations. »
L’immobilier, moteur et piège des stations de ski
Le modèle économique des stations repose sur la promotion immobilière, pas sur le ski lui-même. Les mairies vendent des terrains aux promoteurs pour financer les infrastructures. Mais plus de logements nécessitent plus d’infrastructures (stations d’épuration, réseaux électriques), ce qui oblige à lancer de nouveaux projets immobiliers. Tignes compte plus de 30 000 logements pour 2 000 habitants permanents. À Megève et Courchevel, plus de 90% des logements sont des résidences secondaires.
Ce modèle fait exploser les prix et chasse les locaux. Si les touristes cessent de venir, ces stations deviendront des villes fantômes. Certaines le sont déjà : Séuse, la Montagne de Lure dans les Alpes du Sud, Saint-Honoré 1500 près de Grenoble, où les bâtiments et pylônes de remontées mécaniques sont encore debout, sans personne. Puigmal dans les Pyrénées en est à sa deuxième faillite après quatre hivers consécutifs sans neige, la commune endettée n’a pas pu investir pendant dix ans.
Le dilemme des délégations de service public
Les stations délèguent la gestion de leur domaine à des entreprises (la Compagnie des Alpes gère Tignes, Courchevel et d’autres). Ces délégations de service public (DSP) arrivent à échéance et posent un cas de conscience. Renouveler un télésiège coûte des millions et nécessite 20 ans d’amortissement. Villard-de-Lans dans le Vercors, dont la DSP arrive fin 2025-2026, se demande si investir vaut le coup quand les conditions d’enneigement ne sont pas garanties sur cette durée.
Le piège est le même partout : le ski alpin rapporte plus que toute autre activité. Le VTT, le trail, le gravel ne génèrent pas des revenus comparables. Abandonner le ski, c’est renoncer à la seule source de revenus significative. Continuer, c’est risquer la faillite si les conditions climatiques se dégradent.
Dialogue et label Flocon Vert : structurer la transition
La maturité d’une station dans sa transition se mesure à la qualité du dialogue entre ses acteurs. Dans certaines stations, la mairie, le gestionnaire du domaine et l’office de tourisme ne se parlent pas. Le label Flocon Vert, lancé par l’association Mountain Riders, a l’avantage de forcer tout le monde autour de la table. Plusieurs stations se sont engagées dans la démarche pour cette raison avant même de viser le label.
« Il n'y a pas d'anti-ski. Tout le monde est passionné de ski et de neige. La question, c'est : est-ce qu'on a les conditions suffisantes pour le proposer ? »
Tignes et Bourg-Saint-Maurice-Les-Arcs ont déjà décidé d’arrêter la promotion hors Europe pour réduire l’impact transport. Megève communique désormais avec le slogan « Venez pour le ski, restez pour la vie », misant sur l’attractivité résidentielle à l’année.
À quoi ressemble une station adaptée en 2050
Pour Guillaume, une station bien adaptée est d’abord une station où il y a de la vie à l’année. Des crèches, des écoles, des commerces ouverts douze mois par an, des services publics fonctionnels. Le télétravail et le cadre de vie exceptionnel de la montagne pourraient attirer des résidents permanents, à condition que l’immobilier devienne accessible.
Certaines stations continueront à proposer du ski grâce à leur altitude et leur exposition. D’autres devront trouver d’autres relais économiques : artisanat, services, industrie légère, tourisme quatre saisons. La diversification (VTT, trail, rando) ne suffira pas seule à compenser la perte du ski alpin. Le succès dépendra de la capacité à créer un modèle économique viable hors saison.
« Les gens qui montent en montagne, même s'ils ne skient pas, ils sont déçus de ne pas avoir skié. Mais ils ont quand même profité. On peut être heureux sans faire du ski. »
Tomorrowland, JO 2030 : le débat de la diversification
L’Alpe d’Huez accueille Tomorrowland Winter à 500 mètres du parc naturel des Écrins. Le festival amène un public nouveau à la montagne et de la culture dans un milieu traditionnellement sportif. Mais les activités nocturnes pèsent sur la biodiversité, et le gros de l’impact vient des participants qui arrivent de l’autre bout de la planète en avion, voire en jet privé ou hélicoptère.
Les JO d’hiver 2030 en France posent la même question. S’ils misent sur l’attractivité du ski avec un rayonnement international, c’est l’opposé de ce qu’il faudrait faire. S’ils mettent en avant la vie de montagne à l’année et la culture locale, ils pourraient servir de levier pour accélérer la transition.




