L'épisode en détail
Michel Barnier et le vélo : quand un discours de ministre change la donne
En 1993, Michel Barnier est nommé ministre de l'Environnement. Sa première sortie publique, devant l'Assemblée générale de France Nature Environnement, inclut une déclaration sur le vélo. Isabelle Lesens, alors militante et ancienne de la Datar, saisit l'occasion. Elle pose une question dans un journal professionnel d'environnement : « Monsieur Barnier, serez-vous le ministre qui lancera une politique pour le vélo ? » La question est retenue en premier. Barnier répond oui. Armée de cette promesse publique, Isabelle entame ce qu'elle appelle « le siège » du cabinet ministériel : chaque nouvelle intéressante sur le vélo est envoyée au ministre, chaque opportunité exploitée. Elle finit par être recrutée comme chargée de mission auprès du cabinet du ministre de l'Environnement.
Arceaux et sas vélo : les premiers gestes symboliques au ministère
Le ministre avait demandé une piste cyclable entre son ministère et des bureaux situés à 300 mètres. Isabelle refuse et négocie autre chose : les premiers arceaux à vélo installés devant un ministère en France. Il faut convaincre trois ministres de céder des places de voiture. L'opération prend du temps, mais aboutit. Ces arceaux existent encore aujourd'hui.
« Le lendemain de l'installation, le ministre dans Le Monde, première page : je suis très fière des garages à vélo de mon ministère. Gagné. »
Le même jour, elle obtient les premiers sas vélo de Paris, installés devant le ministère. Un emplacement inutile en pratique, mais stratégique : l'association MDB réclamait des sas à un carrefour dangereux, et la ville refusait. En montrant que le dispositif fonctionnait sans difficulté, Isabelle débloque la situation pour toute la capitale.
L'idée des berges : un ange qui passe dans un couloir
Un soir, Isabelle s'apprête à quitter le ministère quand des membres du cabinet l'interpellent. Ils cherchent une idée pour la fête de l'Environnement, différente de ce qu'avait fait Ségolène Royal (fermeture du boulevard Saint-Germain un dimanche, jugée sans valeur pédagogique). Isabelle répond du tac au tac : fermer les voies sur berge de la Seine un dimanche.
« Je vous le promets, il y a un ange qui est passé dans mon dos avec ses ailes. Et ils m'ont dit : vous êtes sûre ? On y va. Et voilà, c'était gagné. »
Convaincre le préfet de police avant le maire
Deux personnes à convaincre : le maire de Paris, Jacques Chirac, et le préfet de police. Le cabinet choisit de commencer par le préfet : s'il dit non, c'est terminé quoi que dise le maire. S'il dit oui, le maire ne peut pas refuser. Isabelle est reçue par la directrice adjointe du cabinet du préfet.
« J'ai vu passer dans son cerveau qu'elle se voyait, tenant par la main ses deux petits-enfants sur les berges de la Seine. Et ça, c'était gagné. »
La directrice propose même d'étendre l'opération du Bois de Boulogne au Bois de Vincennes. Isabelle refuse : trop complexe, trop d'arrêtés, trop de barrages. Elle veut une opération simple, reproductible. Il suffit d'abaisser six ou sept barrières le matin. Les sorties n'ont même pas besoin d'être bloquées puisqu'aucune voiture n'entre.
10 juillet 1994 : le silence extraordinaire des berges de la Seine
L'opération devait avoir lieu en juin, mais un sommet diplomatique mobilise la police. Report au 10 juillet. L'équipe craint le désert : les Parisiens sont supposés être déjà partis en vacances. Dès 9 heures, c'est l'inverse qui se produit : une foule de cyclistes surgit, alors qu'on croyait que les Parisiens n'avaient pas de vélo.
« Le tout dans un silence invraisemblable. Un silence indicible. Les journalistes ne savaient pas quoi dire, tellement c'était extraordinaire. Tout le monde avait un grand sourire. »
Michel Barnier vient en personne et remercie publiquement Isabelle : « Tout ça, c'est grâce à vous. »
30 ans sans contre-ordre : comment une opération provisoire est devenue permanente
Après ce premier succès, la formule est reproduite : par Tibéri à la Toussaint (échec météo), puis chaque été du 14 juillet au 15 août, puis tous les dimanches. Quand Bertrand Delanoë arrive en 2001, personne ne donne officiellement l'ordre de continuer. Les services de la ville, qui avaient pris l'habitude d'abaisser et relever les barrières chaque dimanche, continuent simplement. Pas de contre-ordre, pas d'arrêt.
Isabelle tente de faire améliorer le dispositif en proposant des bandes cyclables sur le pont central, qui oblige les cyclistes à changer de rive dans des conditions illégales. Sa proposition reste sans suite. Mais l'essentiel est là : une opération pensée pour sa simplicité de mise en œuvre a survit à quatre mandatures et mené, trente ans plus tard, à la piétonisation complète des berges.
« Aujourd'hui, les berges sont totalement piétonnisées. Est-ce que c'est grâce à moi ? Oui, absolument, c'est grâce à moi. Il n'y a aucun doute là-dessus. »






