L'épisode en détails
Quand la mobilité quotidienne est genrée sans qu’on le sache
Mélodie Cros Ferréol est ingénieure de formation. Elle a passé 12 ans à développer des projets de transport (métro, conception, mise en service). En parallèle, elle est devenue cycliste urbaine, coprésidente de l’association La Ville à Vélo à Lyon, et animatrice de fresques de la mobilité et du sexisme. Pour son mémoire à l’Institut de la Transition, elle a croisé deux sujets qui l’habitaient : le vélo et les normes de genre.
Ce qu’elle a découvert n’est pas nouveau pour les spécialistes de la mobilité, mais reste largement méconnu du grand public. Les femmes se déplacent différemment des hommes, quels que soient leur âge, leur milieu social ou leur zone géographique. Elles font des trajets plus courts, plus lents, plus fréquents, étalés sur toute la journée. Elles enchaînent les arrêts (pharmacie, école, courses) là où les hommes font des allers-retours simples entre deux points. La chercheuse espagnole Inès Sanchez de Madariaga a donné un nom à cette réalité en 2013 : la « mobility of care », la mobilité domestique.
« Les femmes parcourent moins de kilomètres et passent moins de temps en déplacement, mais effectuent plus de trajets. Pour une femme de 38 ans, c'est environ un trajet de plus par jour par rapport aux hommes. »
Le vélo devrait être l’allié des femmes. Il est leur angle mort.
Paradoxe : le vélo correspond parfaitement à cette mobilité complexe (trajets courts, stationnement facile, itinéraires souples). Pourtant, c’est la seule mobilité active où les femmes sont moins présentes que les hommes. Environ deux fois moins, selon les chiffres de la FUB (Fédération des Usagers de la Bicyclette).
Mélodie a identifié trois catégories de freins. D’abord, l’insécurité physique, sociale et technique : peur de l’accident (60 % des cyclistes femmes craignent un risque d’accident « souvent ou tout le temps »), peur du conflit avec les automobilistes, peur de la panne mécanique. Ensuite, les injonctions corporelles : le casque qui décoiffe, la transpiration qui fait couler le maquillage, le rapport genré à l’effort physique qui décourage les femmes du relief. Enfin, le manque de solutions pour la mobilité domestique : stationner un vélo cargo en sécurité avec des enfants qui jouent à côté, c’est une source de stress que peu d’aménageurs ont anticipée.
« Les femmes ne sont pas moins capables de monter une côte. Elles sont socialisées à ne pas en avoir envie. C'est la question du genre qui est posée. »
Trois normes de genre, trois verrous à faire sauter
Mélodie s’appuie sur les travaux de la chercheuse Camille Froidevaux-Metterie pour relier ces freins à trois normes de genre profondes. L’infériorité sociale fabrique le sentiment d’insécurité, alors même que les statistiques montrent que les femmes ont au moins deux fois moins d’accidents que les hommes à vélo. La disponibilité sexuelle impose des injonctions esthétiques qui rendent le corps « décoratif » plutôt que « capacitaire ». Le dévouement maternel transforme chaque trajet avec enfants en tribunal social : « Est-ce que je suis une bonne mère si je fais du vélo avec mes enfants sur la route ? »
Des femmes interrogées dans le cadre du mémoire rapportent des critiques directes d’autres passants, y compris d’autres femmes, leur reprochant de « mettre en danger » leurs enfants en roulant à vélo avec eux.
« Quand on est mère, le sujet de l'insécurité est décuplé. La crainte de l'accident est valable pour soi-même, mais aussi pour ses enfants. Est-ce que je me rends légitime à choisir ce mode de déplacement ? »
Un écosystème vélo conçu par et pour les hommes
Le problème ne se limite pas à la pratique. Dans l’écosystème du vélo (fabrication, vente, réparation, aménagement), les femmes sont sous-représentées : 13 % dans la distribution de cycles, 23 % dans les contributions aux aménagements cyclables, 35 % dans les bureaux associatifs. À La Ville à Vélo, malgré plusieurs coprésidentes successives, les adhérentes ne représentent que 30 % des membres.
Cette absence produit ce que Mélodie appelle un « biais d’ignorance » : les hommes conçoivent des solutions en fonction de leur propre expérience, et ignorent involontairement les besoins des femmes. Les réseaux cyclables structurants (type voies lyonnaises) favorisent les longs trajets domicile-travail, pertinents pour la décarbonation, mais insuffisants si la mobilité de proximité (écoles, courses, soins) reste dangereuse ou inconfortable.
« Si c'est trop compliqué d'amener ses enfants à l'école ou d'aller faire les courses à vélo, même si j'ai un trajet correct pour aller au travail, je ne choisirai pas le vélo. Le trajet de proximité n'est pas sécurisé. »
Quatre leviers pour changer la donne
Le mémoire ne se contente pas du constat. Mélodie propose quatre axes d’action. Le premier : combattre le sexisme dans l’écosystème vélo par des formations et des actions de sensibilisation concrètes, pas des injonctions vagues. Le deuxième : améliorer la représentativité des femmes dans les structures, avec des objectifs chiffrés de recrutement et de parité aux postes clés. Le troisième : compter et mesurer en fonction du genre. Se fixer des parts modales genrées (pas juste « 12 % de cyclistes », mais « 12 % de femmes cyclistes ») et appliquer le gender mainstreaming aux projets d’aménagement. Le quatrième : travailler les représentations culturelles, montrer des femmes mécaniciennes, des mères à vélo avec leurs enfants, des présidentes d’associations.
Le vélo, outil d’émancipation hier et aujourd’hui
Au XIXe siècle, la bicyclette a permis aux femmes de se déplacer sans être accompagnées de leur mari ou de leur père. C’est aussi le vélo qui a accéléré l’autorisation du port du pantalon pour les femmes. Pour Mélodie, ce potentiel émancipateur reste intact. Pédaler, c’est se réapproprier un corps capacitaire plutôt que décoratif. Apprendre la mécanique, c’est casser le mythe de l’incompétence technique. Se positionner au milieu de la route, c’est occuper l’espace public.
« La pratique du vélo permet de lever ces freins et de remettre en question les normes sociales. On se réapproprie des capacités de son corps, on reprend confiance en soi, on prend sa place sur la route. Pour une femme, ce n'est pas anodin. »






