Saison 2

#
94

Genre et vélo : une perspective féministe avec Mélodie de l’asbl La Ville à Vélo

7.5.2025

Mélodie Cros Ferréol analyse en profondeur comment les femmes se déplacent différemment des hommes dans la mobilité urbaine quotidienne française. Son étude interdisciplinaire croise vélo et féminisme pour révéler que la mobilité urbaine obéit à des normes de genre rarement questionées ou remises en cause véritablement dans la conception urbanistique et les transports urbains contemporains français.

L'épisode en détails

Quand la mobilité quotidienne est genrée sans qu’on le sache

Mélodie Cros Ferréol est ingénieure de formation. Elle a passé 12 ans à développer des projets de transport (métro, conception, mise en service). En parallèle, elle est devenue cycliste urbaine, coprésidente de l’association La Ville à Vélo à Lyon, et animatrice de fresques de la mobilité et du sexisme. Pour son mémoire à l’Institut de la Transition, elle a croisé deux sujets qui l’habitaient : le vélo et les normes de genre.

Ce qu’elle a découvert n’est pas nouveau pour les spécialistes de la mobilité, mais reste largement méconnu du grand public. Les femmes se déplacent différemment des hommes, quels que soient leur âge, leur milieu social ou leur zone géographique. Elles font des trajets plus courts, plus lents, plus fréquents, étalés sur toute la journée. Elles enchaînent les arrêts (pharmacie, école, courses) là où les hommes font des allers-retours simples entre deux points. La chercheuse espagnole Inès Sanchez de Madariaga a donné un nom à cette réalité en 2013 : la « mobility of care », la mobilité domestique.

« Les femmes parcourent moins de kilomètres et passent moins de temps en déplacement, mais effectuent plus de trajets. Pour une femme de 38 ans, c'est environ un trajet de plus par jour par rapport aux hommes. »

Le vélo devrait être l’allié des femmes. Il est leur angle mort.

Paradoxe : le vélo correspond parfaitement à cette mobilité complexe (trajets courts, stationnement facile, itinéraires souples). Pourtant, c’est la seule mobilité active où les femmes sont moins présentes que les hommes. Environ deux fois moins, selon les chiffres de la FUB (Fédération des Usagers de la Bicyclette).

Mélodie a identifié trois catégories de freins. D’abord, l’insécurité physique, sociale et technique : peur de l’accident (60 % des cyclistes femmes craignent un risque d’accident « souvent ou tout le temps »), peur du conflit avec les automobilistes, peur de la panne mécanique. Ensuite, les injonctions corporelles : le casque qui décoiffe, la transpiration qui fait couler le maquillage, le rapport genré à l’effort physique qui décourage les femmes du relief. Enfin, le manque de solutions pour la mobilité domestique : stationner un vélo cargo en sécurité avec des enfants qui jouent à côté, c’est une source de stress que peu d’aménageurs ont anticipée.

« Les femmes ne sont pas moins capables de monter une côte. Elles sont socialisées à ne pas en avoir envie. C'est la question du genre qui est posée. »

Trois normes de genre, trois verrous à faire sauter

Mélodie s’appuie sur les travaux de la chercheuse Camille Froidevaux-Metterie pour relier ces freins à trois normes de genre profondes. L’infériorité sociale fabrique le sentiment d’insécurité, alors même que les statistiques montrent que les femmes ont au moins deux fois moins d’accidents que les hommes à vélo. La disponibilité sexuelle impose des injonctions esthétiques qui rendent le corps « décoratif » plutôt que « capacitaire ». Le dévouement maternel transforme chaque trajet avec enfants en tribunal social : « Est-ce que je suis une bonne mère si je fais du vélo avec mes enfants sur la route ? »

Des femmes interrogées dans le cadre du mémoire rapportent des critiques directes d’autres passants, y compris d’autres femmes, leur reprochant de « mettre en danger » leurs enfants en roulant à vélo avec eux.

« Quand on est mère, le sujet de l'insécurité est décuplé. La crainte de l'accident est valable pour soi-même, mais aussi pour ses enfants. Est-ce que je me rends légitime à choisir ce mode de déplacement ? »

Un écosystème vélo conçu par et pour les hommes

Le problème ne se limite pas à la pratique. Dans l’écosystème du vélo (fabrication, vente, réparation, aménagement), les femmes sont sous-représentées : 13 % dans la distribution de cycles, 23 % dans les contributions aux aménagements cyclables, 35 % dans les bureaux associatifs. À La Ville à Vélo, malgré plusieurs coprésidentes successives, les adhérentes ne représentent que 30 % des membres.

Cette absence produit ce que Mélodie appelle un « biais d’ignorance » : les hommes conçoivent des solutions en fonction de leur propre expérience, et ignorent involontairement les besoins des femmes. Les réseaux cyclables structurants (type voies lyonnaises) favorisent les longs trajets domicile-travail, pertinents pour la décarbonation, mais insuffisants si la mobilité de proximité (écoles, courses, soins) reste dangereuse ou inconfortable.

« Si c'est trop compliqué d'amener ses enfants à l'école ou d'aller faire les courses à vélo, même si j'ai un trajet correct pour aller au travail, je ne choisirai pas le vélo. Le trajet de proximité n'est pas sécurisé. »

Quatre leviers pour changer la donne

Le mémoire ne se contente pas du constat. Mélodie propose quatre axes d’action. Le premier : combattre le sexisme dans l’écosystème vélo par des formations et des actions de sensibilisation concrètes, pas des injonctions vagues. Le deuxième : améliorer la représentativité des femmes dans les structures, avec des objectifs chiffrés de recrutement et de parité aux postes clés. Le troisième : compter et mesurer en fonction du genre. Se fixer des parts modales genrées (pas juste « 12 % de cyclistes », mais « 12 % de femmes cyclistes ») et appliquer le gender mainstreaming aux projets d’aménagement. Le quatrième : travailler les représentations culturelles, montrer des femmes mécaniciennes, des mères à vélo avec leurs enfants, des présidentes d’associations.

Le vélo, outil d’émancipation hier et aujourd’hui

Au XIXe siècle, la bicyclette a permis aux femmes de se déplacer sans être accompagnées de leur mari ou de leur père. C’est aussi le vélo qui a accéléré l’autorisation du port du pantalon pour les femmes. Pour Mélodie, ce potentiel émancipateur reste intact. Pédaler, c’est se réapproprier un corps capacitaire plutôt que décoratif. Apprendre la mécanique, c’est casser le mythe de l’incompétence technique. Se positionner au milieu de la route, c’est occuper l’espace public.

« La pratique du vélo permet de lever ces freins et de remettre en question les normes sociales. On se réapproprie des capacités de son corps, on reprend confiance en soi, on prend sa place sur la route. Pour une femme, ce n'est pas anodin. »

Questions fréquentes

Trois catégories de freins expliquent cet écart : l’insécurité (peur des accidents, des conflits avec les automobilistes, des pannes mécaniques), les injonctions corporelles (rapport genré à l’effort physique, contraintes vestimentaires et esthétiques) et le manque de solutions pour la mobilité domestique (stationnement adapté, accompagnement des enfants). Ces freins sont liés à des normes de genre profondes qui éloignent les femmes de la pratique cycliste.

Concept inventé par la chercheuse Inès Sanchez de Madariaga en 2013, la « mobility of care » désigne la mobilité liée aux soins (enfants, courses, rendez-vous médicaux) et à l’entretien du foyer. Cette mobilité, majoritairement portée par les femmes, implique des trajets chaînés avec de nombreuses ruptures de charge. Si les infrastructures cyclables ne sécurisent pas ces trajets de proximité, les femmes ne choisiront pas le vélo, même si leur trajet domicile-travail est bien aménagé.

Avec seulement 13 % de femmes dans la distribution de cycles et 23 % dans la conception des aménagements, un « biais d’ignorance » se crée : les solutions sont pensées à partir de l’expérience masculine, prise comme norme universelle. Les besoins spécifiques des femmes (mobilité de proximité, stationnement adapté aux vélos cargo, accueil inclusif en magasin) restent invisibilisés dans les moyennes globales.

Mélodie Cros Ferréol identifie quatre leviers : combattre le sexisme par des formations ciblées, fixer des objectifs chiffrés de représentativité féminine dans les structures vélo, mesurer et compter en données genrées (parts modales, temps de parole, accidentologie), et travailler les représentations culturelles en montrant des femmes mécaniciennes, des mères cyclistes, des dirigeantes d’associations vélo.

Pédaler permet de se réapproprier un corps « capacitaire » plutôt que « décoratif », selon l’analyse de Camille Froidevaux-Metterie. Apprendre la mécanique vélo casse le mythe de l’incompétence technique. Se positionner au milieu de la chaussée, c’est occuper l’espace public. Au XIXe siècle, la bicyclette avait déjà permis aux femmes de gagner en autonomie de déplacement et accéléré l’autorisation du port du pantalon.

Cela vous a plu ?

Nous élaborons également des stratégies de développement durable. Si l'un de ces sujets vous intéresse, discutons-en.

Contactez-nous