L'épisode en détails
Patrick Jacquemin est mobility manager à l’Université de Liège, après plus de vingt ans passés dans le secteur du vélo. Maison des cyclistes de Liège, Pro Velo, ASBL Empreintes, plan communal cyclable de Ciney, conseil d’administration de Pro Velo, coopérative Coursier Wallon : son parcours couvre à peu près tous les angles du sujet. Il a une conviction que les campagnes de sensibilisation ignorent souvent, et elle vient de ses propres enquêtes.
L’écologie ne motive presque personne
« C'est ce qu'on voit quand on fait des enquêtes en général, les aspects environnementaux reviennent assez peu, c'est vraiment l'efficacité, peut-être d'autant plus en ville aussi. »
Ce qui pousse les gens à monter en selle, c’est l’efficacité et le temps gagné. Il le vérifie souvent dans la côte de 3 kilomètres qu’il grimpe en vélo musculaire pour aller travailler : ceux qui le doublent et avec qui il papote donnent chacun une raison différente, se remettre au sport, gagner du temps, s’offrir une coupure. Le climat n’apparaît quasiment jamais.
Entré dans le métier par hasard, resté vingt ans
Il a décroché son premier poste à la Maison des cyclistes de Liège en déposant son CV à vélo, et parce que la personne d’abord retenue, de retour de l’étranger, n’avait pas les bons papiers. Contrat Rosetta à mi-temps, ateliers vélo en abri de nuit, tourisme à vélo, puis vélo-éducation chez Pro Velo avec le brevet du cycliste en cinquième et sixième primaire.
Suivent les projets scolaires chez Empreintes à Namur. Octopus, où une classe témoin dessine ses itinéraires avec des fils de laine de couleur en une heure de cours, ce qui sert ensuite à identifier les points noirs et à interpeller la commune. Ce type de travail a fait découvrir à des parents qu’il n’y avait pas de trottoir pour aller à l’école, tout simplement parce qu’ils étaient garés dessus. Puis Génération Tandem Scolaire, qui appariait des élèves de primaire avec des parrains du secondaire, sur des itinéraires validés avec les parents et la police.
Le métier de mobility manager dans une université de quatre campus
L’ULiège se répartit entre Arlon, Gembloux, Liège centre et le Sart-Tilman, ce dernier concentrant 75 % de l’activité. Comme tout employeur belge de plus de cent travailleurs, l’université mène une enquête mobilité tous les trois ans. Le poste couvre les infrastructures, les douches, les casiers, l’atelier vélo, le stationnement, le remboursement kilométrique et les événements internes.
La dernière enquête a rapporté environ 400 commentaires écrits, de personnes qui expliquent qu’elles feraient bien autrement mais n’y arrivent pas. Un phénomène que l’équipe ressent de plus en plus.
« Les gens pensent qu'ils doivent venir à pied, à vélo ou en bus, et donc s'excusent de venir en voiture parce qu'ils n'ont pas d'autre solution, alors que notre but n'est pas du tout celui-là. »
Convaincre sans sermonner
De là vient sa règle de conduite. Le discours écologique est entendu et connu, au point de culpabiliser ceux qui n’ont pas le choix. Il vise donc un propos rassembleur et refuse de stigmatiser les automobilistes de son personnel.
« Vouloir dire aux gens de faire du vélo, ça ne marche pas, mais une fois qu'eux ont passé le cap mental, là on peut aller les chercher je dirais. »
La méthode consiste à multiplier les dispositifs pour être présent au moment où quelqu’un devient prêt. À Liège, les travaux du tram en centre-ville et les inondations ont donné un coup de pouce inattendu : la voiture ne passait plus, le bus non plus, des gens se sont mis au vélo.
Le parrainage qui ne prend pas
L’université a monté un dispositif où des volontaires accompagnent un collègue pendant trois jours. Une trentaine de personnes se sont proposées, une carte a été créée, deux formulaires suffisent. Résultat : quatre demandes depuis le lancement. Patrick Jacquemin le dit sans détour, ça ne fonctionne pas, alors que les rares participants en sortent enchantés et que le dispositif ne coûte rien.
Un groupe Teams, lui, réunit près de 280 personnes, et l’équipe y laisse volontairement les collègues répondre entre eux plutôt que de fournir toutes les réponses.
Ce que fait un mobility manager quand il atteint son plafond
« Nous, à l'université, on arrive à un plafond, donc les personnes qui étaient un peu convaincues, je pense qu'on les a touchées, et donc là, on doit aller vers un autre public et donc là, on va devoir utiliser d'autres méthodes et d'autres discours. »
Les outils actuels tiennent du concret et du convivial : semaine de la mobilité en septembre, printemps de la mobilité, challenges Strava avec places de cinéma et paniers garnis, mug offert à ceux qui viennent à vélo. L’université mutualise ses semaines thématiques avec le CHU et le Liège Science Park, cinq activités par partenaire, quinze au total.
Les erreurs que répètent les communes
« Pour moi, les erreurs, c'est la volonté de pas trop toucher à la voiture, alors qu'à un moment donné, si on veut donner de la place au vélo, il faut rééquilibrer les choses et donc reprendre un peu de la place à la voiture. Et donc là, en général, les administrations sont partantes, mais pas les politiques. »
Il ajoute deux travers fréquents. La Région wallonne propose de bons objectifs, mais des communes croient devoir les suivre alors qu’ils ne collent pas à leur territoire : avec un relief escarpé et des habitants à plus de 40 kilomètres, se fixer une cible de 5 ou 10 % de cyclistes devient compliqué. Second travers, financer le prestige avant l’utile, des bornes de recharge avant les pistes cyclables, du beau avant de l’efficace. Le plan communal cyclable reste selon lui la bonne porte d’entrée, pour la méthodologie qu’il propose autant que pour les subsides qu’il ouvre.
Le stationnement sécurisé, angle mort du vélo wallon
Le chantier qu’il désigne comme prioritaire se joue au domicile, pas sur les campus. À Gembloux, plus de la moitié des étudiants ont accès à un parking vélo sécurisé là où ils logent. À Liège, un sur trois. On peut installer tous les parkings sécurisés et toutes les douches qu’on veut sur les campus, si le vélo dort dehors la nuit, rien ne suit. Un travail de fin d’études, auquel la moitié des communes wallonnes ont répondu, porte précisément sur le stationnement vélo dans les kots. Un tiers des étudiants et deux tiers des membres du personnel ont un vélo électrique, un matériel qu’on ne laisse pas n’importe où.
Les compteurs vélo installés par la Région wallonne et la Ville de Liège donnent la réponse la plus nette du dossier : là où des aménagements sortent de terre, les comptages explosent. Interrogé sur la Wallonie cyclable de 2035, il décrit un réseau utilitaire continu et des cyclostrades, avec des cyclistes de mieux en mieux équipés qui parcourent des distances croissantes. Son message aux décideurs porte sur un point précis, le maintien des subsides aux aménagements cyclables. Le RAVeL a fait son travail pour le tourisme, la suite se joue sur les trajets du quotidien.






